1,2,3,4... Dialogue au sommet



— Comment dois-je Vous appeler ?

— Restons simples. Appelez-Moi Dieu. C'est un mot qui parle à tout le monde, même si chacun y met un sens différent.

— Très bien… Dieu, pourquoi m'avoir choisi pour cet entretien ?

— Tout de suite les grands mots ! D'une certaine façon, Je vous ai tous choisis ; sinon, vous n'existeriez pas ! Mais disons que les auteurs, les scénaristes, les romanciers font un peu la même chose que Moi : ils créent des mondes. Ça Me les rend plus proches.

— J'entends bien, mais pourquoi moi personnellement ?

— Eh bien, le thème de votre atelier d'écriture M'a interpellé. Je voulais intervenir, et dans la mesure où tous vos collègues sont des mécréants, J'avais un choix limité. Et aussi, depuis le retour de Jean d'Ormesson, à qui Je parlais beaucoup, Je cherche un successeur.

— Mais… je suis loin d'être Jean d'Ormesson !

— Je sais. Je vous ai raté !

— Euh, je Vous remercie !

— Ne soyez pas vexé, vous n'y êtes pour rien. Mais être tout puissant, c'est souvent ennuyeux. Du coup, J'occulte mes pouvoirs pour laisser un peu d'imprévu quand Je crée les hommes ; un peu comme un semeur qui jetterait les graines derrière son épaule pour avoir la surprise de les voir pousser ou pas. Mais Jésus vous avait déjà expliqué tout ça...

— Oui, revenons à votre propos ; Vous vouliez Vous exprimer sur le thème "1,2,3,4… ". Sans doute pour nous dévoiler le déploiement progressif des archétypes numéraux lors de la manifestation du Logos ?

— Hein ! Vous pouvez répéter votre question ?

— Non, excusez-moi ! De quoi vouliez-Vous nous parler ?

— Je souhaite vous faire part d'une décision importante. Mais avant, Je vais vous résumer mes efforts pour promouvoir sur cette planète une créature capable de parachever l'évolution. Je vais utiliser des termes simples, mais soyez attentif – mes messages ont souvent été mal compris, déformés ou même trahis.

Bref ! Au début, puisqu'il y a une part de logique en Moi, J'ai testé les monopèdes.

— Les monopèdes ?

— Oui, les créatures à un seul pied : J'avais fondé notamment quelques espoirs sur les berniques. Leur stabilité et leur persévérance Me semblait de bon augure, mais J'ai vite compris que l'évolution n'était pas leur tasse d'eau salée. Trop statiques. Déception inverse avec les céphalopodes ; fuyants, insaisissables, ni fiables ni responsables. C'était la pieuvre qu'il fallait passer à autre chose.

— Et alors ?

— Je suis donc passé aux bipèdes. Je n'y croyais pas trop, mais mon épouse a insisté.

— Votre épouse ???

— Oui, enfin, c'est une façon de parler pour me mettre à votre portée. Je suis Un et Deux également ; Je suis Elle et Elle est Moi. Vous comprenez ?

— Pas vraiment.

— Tant pis. Disons que J'ai un aspect féminin, et que c'est Elle qui crée.

— La création du monde est l'œuvre d'une Déesse ?

— Bien sûr ! Attention, ne vous méprenez pas. J'aime beaucoup les hommes, ils sont très amusants, à s'agiter sans cesse, à faire de l'esbroufe, à se prendre au sérieux... Mais quand il faut passer au concret, y'a plus personne. Vous avez déjà vu un homme donner la vie, ou même créer quelque chose de vraiment utile ? Bref, c'est pareil chez Nous. Donc Elle a créé les bipèdes. Pardon, Je vais continuer à dire "Je", sinon, Je vois bien que ça vous embrouille. Les bipèdes, déjà, avec les prototypes, J'ai eu un souci. Ils ont échappé à mon contrôle, ils se sont mis à faire n'importe quoi. J'ai dû faire une remise à zéro.

— Ah bon !

— Oui, J'ai créé Néo, l'homme nouveau.

— Je ne me souviens pas d'avoir lu ça !

— Mais si ! Ah pardon ! Pour vous, c'est Noé. Une erreur de transcription, qu'est-ce que Je vous disais ! Oui, J'ai créé Néo, Je voulais encore y croire, mais rien à faire. Le problème, c'est l'instabilité : dès que vous levez une jambe pour marcher, vous êtes en déséquilibre, sur le point de tomber. Et le monde, vous le déséquilibrez pareil. Alors Je suis passé aux tripèdes.

— Mais je n'ai jamais entendu ce terme !

— C'est normal, ça n'a pas tenu longtemps. Même problème qu'avec les berniques. Trop stables. J'ai essayé sur des oiseaux, pour avoir plus de mobilité, mais ce n'était pas mieux. J'ai compris que ça cassait pas trois pattes à un canard, et J'ai arrêté ça.

— Du coup, Vous êtes passé aux quadrupèdes.

— Je vois que vous suivez ! Là, Je Me suis fait vraiment plaisir. Elle a, pardon, J'ai créé toutes sortes d'animaux superbes : les tigres, les caméléons, les éléphants – J'aime beaucoup les éléphants... et pour couronner le tout, J'ai créé les singes.

— Vous voulez dire que le singe est venu après l'homme ?

— Les singes supérieurs, bien sûr ! J'avais expliqué ça à Darwin, mais il n'a pas pu l'admettre. Heureusement, Je n'avais pas détruit les hommes, ils étaient si divertissants ! Alors Je suis reparti d'eux pour créer les chimpanzés et les bonobos. Et cette fois-ci, Je touche au but.

— Les chimpanzés vont dominer le monde ?

— Non. Trop agressifs, eux aussi. Et les bonobos sont trop cools, aucune envie d'évoluer. Mais Je suis prêt pour effectuer le croisement des deux, la créature équilibrée qui va prendre le pouvoir en respectant la Terre et ses occupants.

— Et l'homme, alors ?

— C'est ça que Je suis venu vous dire. J'aurais bien gardé des spécimens, mais vous êtes devenus trop dangereux pour la planète. Je ne peux pas vous laisser saboter l'évolution et ruiner tous Mes efforts.

— J'ai peur de comprendre. C'est pour quand ?

— Eh bien, si Je traduis ce que J'ai en tête dans votre conception rudimentaire du temps, ça donne quelque chose entre "maintenant" et "bientôt".

Mais rassurez-vous, J'ai pris le temps de vous donner cet entretien, Je vous laisserai le temps de le diffuser !


Image : pixelstalk

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