American Panic


American Picnic – Louise Roche - 1918


La directrice du Département de la Recherche Fondamentale semblait nerveuse. Sans doute le sentiment de jouer une partie importante pour la suite de sa carrière. Bernard avait l'habitude. Elle était flanquée de deux collaborateurs, certainement des petits génies de l'Intelligence Artificielle : à peine pubères, possiblement un gars et une fille, tous deux en leggings, tee-shirts et baskets, et parfaitement à l'aise dans cette salle sécurisée de l'institut en face d'un quinquagénaire en costume cravate.

— Monsieur le Directeur de Cabinet, merci de vous être déplacé en personne. J'ai peur que le Ministre ne mesure pas l'importance réelle de nos recherches. En attendant notre réunion, j’ai instauré le secret absolu et j’ai consigné nos deux doctorants, Sonia et Bastien, depuis qu'ils m'ont fait part de leurs résultats.

Elle attendait une approbation. Bernard Klamer opina de la tête. La rassurer et surtout leur faire cracher le morceau dans un temps raisonnable. Les journées n'avaient que 24 heures, même pour lui.

— Je vous écoute, Madame. S'il vous plaît, faites-moi grâce des préliminaires et allons droit au but. Qu'avez-vous découvert ?

L'autre fit un signe et celui qui était sans doute Bastien prit la parole. Il avait une abondance de cheveux, et l'un d'entre eux était sur sa langue.

— Z'ignore l'état de vos connaisssances en matière d'Intelligencce Artificcielle, maiz il y a un point indisspensable à comprendre : nous pouvonz alimenter notre IA avec toutes les bases de données posssibles, mais cc'est elle qui zénère et incrémente sses propres proccesssus de déccision, par auto-apprentisssage, pour parler ssimplement. Et nouz ignorons sur quoi se bazent ses conclussions. Donc nous avons un soix ssimple, binaire : lui faire confiancce ou pas.

Le dir'cab se cala dans son fauteuil et soupira. C'était clair : il n'aurait ses réponses que s'il écoutait patiemment ses interlocuteurs. C'était leur heure de gloire, ils ne l'abrégeraient pour rien au monde.


*****


Trois mois auparavant, on inaugurait en province une exposition consacrée à la peintre Juliette Roche. La commissaire, Evita M., longiligne trentenaire, avait fait une apparition plus que remarquée. Dévêtue sobrement d'une culotte couleur chair, ondulant d'une façon plus vermicellaire que lascive, elle avait psalmodié à propos de la toile maîtresse de l'expo, American Picnic, un long manifeste décousu pour l'androgynie, l'usage de champignons hallucinogènes et la pansexualité. Au moment précis où elle déclamait "Jaguar hagard, ton regard m'égare, prends-moi dare-dare !", une sorte de spasme secoua violemment sa frêle carcasse. Sa chute sur la moquette produisit une cascade de craquements, suivis d'un silence de mort.

L'affaire American Picnic faisait son entrée dans le monde.

Pour répondre à l'emballement médiatique inévitable – décès spectaculaire, présence d’une élite artistique et culturelle, influence de courants de pensée progressistes et polémiques – l'enquête n'avait apporté que peu d'éléments : l'autopsie concluait à une mort naturelle par arrêt cardiaque, sans empoisonnement ni choc anaphylactique. La vie privée de la défunte confinait à l'abstinence, contrairement aux préjugés tenaces sur les artistes et leurs extravagances. Enfin sa vie publique et sociale se consumait en travail et manifestations culturelles. S'y ajoutait en tout et pour tout une participation active à un·e groupe intersectionnel·le, les Trans-graisses, certifié inoffensif par le Renseignement Territorial. En bref : rien, absolument rien, de suspect.

Côté médias, réseaux sociaux, l'affaire était une véritable aubaine. Chaque clivage de la société engendrait sa vérité alternative. De façon générale, beaucoup cherchaient – et trouvaient – un lien de cause à effet entre la teneur militante des propos de la commissaire et son décès, que seuls les naïfs pouvaient juger naturel.

Le gouvernement, quant à lui, avait pourtant des doutes, même si les conclusions officielles lui permettaient de contenir sereinement les assauts des journalistes. C'est qu'une communication du FBI, passée par les canaux diplomatiques et non par Interpol pour plus de confidentialité, établissait quelques parallèles avec le décès récent d'un platiste extrême – un extra-plat, dans le vocabulaire du mouvement. Là aussi, l'épisode avait été mondialement commenté, puis oublié au bout de six mois. Le malheureux Thomas H. s'était élevé dans une fusée de sa fabrication jusqu'à une hauteur qui devait lui permettre de constater de visu la non courbure de l'horizon. Hélas, une panne de réacteur avait interrompu sa remise à plat de nos connaissances. Au-delà de ces éléments publics, le FBI révélait que le décès du platiste était intervenu bien avant l'écrasement de son engin. Il était mort d'un arrêt cardiaque, à l'apogée de sa course, peu après avoir crié "what !" dans son micro. Deux décès spectaculaires, tous deux jugés naturels, toutes deux liés à des courants de pensées minoritaires et extrêmes susceptibles de braquer des groupes conservateurs ou réactionnaires : de quoi inquiéter les services secrets concernés, et les amener à collaborer discrètement.

Après quelques consultations, la DGSI avait décidé de soumettre ce cas au Commissariat à l'Energie Atomique, qui disait le plus grand bien de son nouveau joujou de Saclay, un processeur quantique baptisé Casimir, dédié à l'Intelligence Artificielle. En plus de la tutelle hiérarchique, le CEA rendrait directement compte au directeur de cabinet du ministère de l'intérieur.


*****


Bernard Klamer se rendit soudain compte qu'il n'écoutait plus depuis une dizaine de minutes les explications de la deuxième intervenante. Il se redressa sur son fauteuil.

La jeune femme poursuivait :

— En résumé, tout ce que nous vous avons expliqué jusqu'ici vise à vous faire comprendre qu'à partir d'un certain point, c'est Casimir qui nous donne des instructions pour l'aider à avancer. Il a d'abord ingéré les datas que nous avions préparées, puis il a commencé à déborder du périmètre délimité initialement. Et dernièrement, il a remis en cause la restriction aux morts naturelles.

Le dir'cab fronça le sourcil.

— Comment cela ?

— En physique quantique, bien des concepts qui nous paraissent intangibles s'évanouissent parfois. Casimir avait trouvé des centaines de cas analogues aux deux déjà connus, qui étaient passés sous les radars des médias. Il a voulu aller plus loin.

— Je ne comprends pas !

— Si, par exemple, Thomas s'était crashé alors qu'il était encore vivant, ou si Evita était morte en glissant sur la moquette ?

— Eh bien, fit Bernard ?

— Qu'est-ce que cela changerait à la réalité ?

Le dir'cab regarda autour de lui. Les trois autres le fixaient, avec dans les yeux une sorte de douceur indulgente. Comme des spécialistes préparant un patient à comprendre qu'il est très gravement malade. Il était tombé chez les fous !

— Tout ! ça changerait tout ! Je me fiche totalement des morts accidentelles ! Nous enquêtons sur les décès qui nous paraissent suspects ! Et si vous avez recensé des centaines de cas, ça pourrait être l'œuvre de nombreux criminels, ou peut-être pire, celle d'un groupe organisé et fantastiquement habile !

La directrice reprit la main. Son fin sourire était insupportable.

— Monsieur le Directeur, vous vous référez à des notions sub-quantiques de causalité ou de temporalité. Casimir s’est contenté de repérer que de nombreux comportements marginaux – au sens purement statistique, c’est-à-dire rares dans le groupe de référence, sans jugement moral, éthique ou autre – sont corrélés avec une mort brutale. La causalité n'a rien à voir avec ce constat.

Bastien intervint.

— En élargisssant le champ, Cassimir a trouvé des dissaines de milliers de cas dans les vingt dernières zannées. Il est toujours en train de compiler. Il affirme que le phénomène ss'accélère.

Bernard comprenait de moins en moins, mais il sentait l'angoisse monter en lui.

— Mais, bon sang, qu'est-ce qu'il veut dire, à la fin, ce satané ordinateur ?

Il y eut un grand silence. Les doctorants se tournèrent vers la directrice. C'était à elle de communiquer la sentence de Casimir.

Elle toussota :

— La formulation la plus humaine que l'on puisse en faire, c'est "Le ridicule s'est mis à tuer. Et il y prend goût."

Elle ajouta à mi-voix, comme pour elle-même.

— Ça va être un carnage !

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