Bonne nouvelle



La bonne nouvelle tenait en deux mots : une bombe ! Ou, pour le dire autrement, la nouvelle bonne était assurément nouvelle et, très certainement, bonne. Charles-Henri l'aurait juré, et même il l'aurait volontiers vérifié. Il essuya discrètement un peu de salive au coin des lèvres et reprit contact avec la réalité. Son père était en train de lui parler.

— Je vois que tu as fait la connaissance de Claudia. Claudia nous vient du Portugal.

La superbe créole rectifia d'un sourire démesuré, découvrant des dents étincelantes.

— Cabo Verde !

— Oui, dit François-Xavier, mais elle travaillait au Vidago Palace, près de Lisbonne, où nous avons passé quinze jours à jour au golf. Elle rêvait d'aller en France. Nous l'avons convaincue.

À l'autre bout de la table, le visage pincé d'Ariane relativisait fortement le « nous ». Pourtant, après 45 ans de mariage, elle avait vécu le plus difficile, et les frasques de son époux étaient désormais plus fantasmées que réelles.

Le vieux salaud a toujours aussi bon goût, pensa Charles-Henri. Mais lui-même en avait largement profité. Quelques souvenirs émouvants lui revinrent en mémoire… les employées de l'hôtel particulier avaient joué un rôle important dans son éducation sentimentale et sexuelle. Puis était venu le temps des héritières ou des filles de grande famille dans les bras desquelles on le poussait — et qui n'étaient pas plus enthousiastes que lui, ce qui n'avait pas empêché de belles aventures sans lendemain. La fièvre entremetteuse de ses géniteurs s'était enfin calmée, et, à 40 ans, il menait sa vie comme il l'entendait.

Claudia repartit vers la cuisine, offrant un spectacle tout en ondulations sensuelles. Charles-Henri se fit la réflexion qu'il avait trop négligé ses parents, ces derniers temps. Il allait reprendre ses visites dominicales. Ça leur ferait tellement plaisir !


***


Trois mois ! Il avait fallu trois mois à la justice pour le non-lieu. Encore avait-il dû intervenir pour accélérer les choses. L'établissement financier « Quincy et Fils » n'avait en effet pas besoin de ce genre de publicité : sa prospérité tenait pour beaucoup à la discrétion avec laquelle il gérait les affaires de ses clients — et aussi certains dossiers que l'état lui confiait dans le même souci.

Charles-Henri avait très vite rassuré le conseil d'administration sur sa volonté de ne rien changer et surtout de ne pas prendre la suite de son père. Et il avait rencontré en aparté le représentant du Ministère de la Défense. Du coup, le lieutenant de police qui les avait interrogés, Claudia et lui, s'était nettement calmé. Après tout, il n'y avait pas matière à s'acharner : l'habitude de sa mère de fréquenter le marché du Président Wilson, le goût de ses parents pour les produits artisanaux, leur âge aussi, expliquaient suffisamment cette salmonellose et le fait qu'ils y aient succombé. Lui-même avait subi une semaine d'hospitalisation, ce qui excluait tout acte criminel de sa part. Quant à Claudia, légèrement incommodée, on voyait mal quel intérêt elle aurait eu à supprimer ses employeurs. Fin de l'histoire !


***


Sur le pont principal, l'orchestre attaqua Pachelbel au canon. Tout cela était désormais du passé. Il pouvait tourner la page. Toute une vie devant lui, dont il pourrait jouir sans être bridé par le salaire de directeur adjoint que son père lui octroyait comme une faveur. Il était trop tôt pour s'afficher avec Claudia, aussi avait-il décidé de prendre trois semaines de break. Quinze jours de croisière jusqu'au Cap-Vert, puis une semaine sur l'île de Boa Vista pour faire la connaissance de la terre natale de sa belle et des frères Fonseca. Et, pendant la traversée, une surprise pour elle.

Le supplice de Pachelbel prit fin. Le commandant de bord, en uniforme de gala, s'avança vers eux sous une pluie de confettis. Claudia commençait à comprendre. En se retournant, elle vit que les croisiéristes s'étaient retirés, les laissant au centre d'un cercle que refermaient les musiciens. Charles-Henri fit surgir de nulle part un écrin où brillaient deux alliances. La capitaine fit un rapide discours en anglais, puis prononça la formule sacramentelle en trois langues :

— I now prononce you man and wife

— Vos declaro marido e mulher

— Je vous déclare mari et femme

La voix de Cesaria Évora jaillit opportunément des haut-parleurs. « Besame Mucho », la supplique leur convenait parfaitement. Il se pencha vers Claudia. Elle avait les yeux humides. Deux lacs sombres et pourtant candides, dans lesquels Charles-Henri avait pris l'habitude de noyer son passé, ses frustrations d'enfant gâté, mais mal aimé, son cynisme, en fait tout ce qui n'était pas eux deux, seuls au monde comme à cet instant. Il embrassa doucement ses lèvres, recueillant une larme au goût d'océan, tandis que les passagers applaudissaient et reprenaient le refrain en cœur.


Après l'ambassade de France à Praia, où ils avaient fait régulariser leur mariage, ils avaient rejoint Boa Vista en bateau. Il avait choisi un hôtel de taille modeste, comparé aux complexes alentour qui bétonnaient progressivement le littoral. Rien à dire sur leur suite, le restaurant, la piscine privée où ils cherchaient un peu de fraîcheur. Cependant, Charles-Henri, habitué à des environnements plus raffinés, était déçu par l'île, caillou aride aux paysages lunaires.

Le deuxième jour, ils avaient rencontré les frères de Claudia. Nettement plus âgés qu'elle, noirs et fripés comme des pruneaux, Ravi et Cesario travaillaient officiellement, l'un comme chauffeur de taxi, l'autre comme pécheur. Leurs regards à la fois fuyants et durs avaient mis Charles-Henri mal à l'aise, autant que la vivacité de leurs échanges avec leur sœur, échanges où revenait souvent le terme « banquiero ». Le jour suivant, Claudia avait insisté pour passer la journée avec eux et Charles-Henri ne l'avait revue que le soir. Elle, si insouciante et gaie, semblait éteinte, comme si le contact avec ses frères l'avait plongée dans un bain de tristesse. Il la réconforta, lui redit qu'il avait prévu de leur donner de quoi se mettre à leur compte et vivre sans plus de soucis d'argent. Elle commença par sangloter sur son épaule, puis, peu à peu, se détendit. Ils terminèrent la soirée comme toujours. L'amour avec Claudia, c'était différent de tout ce qu'il avait vécu auparavant : à la fois apaisant et intense, fort et doux comme le pontche local.


Le lendemain, elle était souriante. Tout semblait oublié ; pourtant, sur sa pommette, une ecchymose qu'il n'avait pas remarquée la veille était devenue bleue. Elle refusa d'en parler, l'entraîna vers la piscine. Ils passèrent ainsi la matinée, entre baignades et farniente à l'ombre des palmiers, comme si de rien n'était. À l'heure de l'apéritif, elle s'éclipsa, revint avec deux verres et une bouteille de grogue, cadeau de ses frères. Ils trinquèrent, debout dans l'eau jusqu'à la taille, enlacés, puis il but une gorgée. Le rhum était fort, mais étonnement amer. Il interrogea Claudia du regard. Elle n'avait plus son verre, et elle semblait au bord des larmes. Un haut-le-cœur lui noua le ventre, et un soupçon terrible lui traversa l'esprit. Elle fit doucement « non » de la tête, attira tendrement son visage vers elle. Elle chuchota quelque chose que Charles-Henri ne comprit pas. Le verre lui échappa ; sa bouche était contre la joue de Claudia, humide de ses larmes qui coulaient maintenant sans retenue. Des spasmes l'agitèrent, ses jambes se dérobaient, mais elle lui tenait la tête serrée sur elle, murmurant toujours. Il s'affaissa, son visage glissa sur la peau dorée, parcourant son corps comme dans un baiser d'adieu, un baiser de fin du monde.

« Besame, — Embrasse-moi, embrasse-moi encore, car j'ai peur de te perdre… »



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