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Bouche-en-cœur




Le problème de Bouche-en-cœur était simple : il savait pas dire "non". On pourrait penser qu'il y a plus grave, mais… non !

Ça a commencé avec ses parents : ça commence toujours avec les parents, quand on a la malchance d'en avoir. Son père s'est aperçu le premier qu'il ne protestait jamais quand il recevait une torgnole, qu'il l'ait méritée ou pas. Quand on connaît la nature parentale, on devine la suite : les deux, le père et la mère, se sont mis à le battre plus souvent qu'à leur tour. Sans y prendre de plaisir particulier… juste pour se défouler. La vie n'est pas toujours facile, et c'est quand même pratique d'avoir de quoi se déstresser sous la main.

À l'école, même chose. On connaît la nature enfantine, cruauté et compagnie. Un gamin qui se rebelle jamais, c'est précieux : ça crée de la cohésion, la classe fonctionne mieux, les maîtresses et les parents sont contents. Comment il a pu passer d'année en année, j'en sais rien ; mais peut-être qu'il y a laissé toute son énergie, ça expliquerait la suite.

Toujours est-il que notre Bouche-en-cœur arrive à l'âge où les filles sont déjà des femmes, ou tout comme. On connaît pas la nature féminine, c'est sûr ; mais on sait que c'est déjà difficile pour tout un chaque homme ; alors, pour lui, c'était la cata assurée. Je sais pas ce qu'il a vécu ; mais quand on l'a connu, il avait dans les quarante ans, et toujours une peur panique des femmes.

Tout ce que je vous raconte, on l'a su peu à peu. Au Vercingétorix, on a des méthodes que même les services secrets ignorent. Bouche-en-cœur, on l'a travaillé couche par couche, en archéologue ; au Picon bière, au kir, aux alcools forts quand il fallait. En quelques semaines, tu commences à comprendre le bonhomme. Et à l'aimer aussi. L'alcool, ça attendrit, ça compassionne. Et on s'est dit qu'il allait mal finir. L'alcool, ça donne aussi de l'intuition.

*****

Un an plus ou moins qu'on l'avait connu, le voilà qui se pointe en boitillant. Soi-disant qu'il a un problème avec ses pieds : le gauche et le droit se sont foutus sur la gueule, si on peut dire. On a du mal à comprendre, mais de fil en aiguille il nous explique qu'il a un souci d'organes, au pluriel. Bon, ça nous arrive à tous : les vertèbres te font savoir qu'elles en ont plein le dos, le foie proteste un lendemain de cuite. Après, c'est une question d'autorité : si tu cèdes le petit doigt, c'est le bras qui va y passer. Un gars normal, y lâche pas ! Il reprend un verre pour montrer à son foie qui est le chef ; mais Bouche-en-cœur, il savait pas résister.

Quand tu connais la nature organique, tu comprends tout de suite qu'il était mal barré. Et en fait, on l'a vu se déglinguer, jour après jour : tous les organes s'y mettaient pour lui rendre la vie impossible. Un jour les reins exigeaient de l'eau minérale, un jour ses jambes ne voulaient plus le porter, un jour l'estomac lui régurgitait sa choucroute presque intacte… et quand il cédait pas, c'étaient des chantages à n'en plus finir.

Une fois, il est resté la bouche fermée, lèvres soudées, tout l'apéro. Il avait eu le temps de commander, il regardait son kir et il roulait des yeux désespérés. Il tentait de nous parler, mais on entendait juste grrgrarrrgreu. Au bout d'une heure il s'est tiré après avoir écrit sur le ticket "buvez-le à ma santé, c'est ma tournée !" Hé ben, croyez-le ou pas, personne n'a voulu son verre, le patron l'a viré dans l'évier. Un gars qui peut plus boire, on sait bien que la fin est proche, ça coupe la soif.

On l'a pas revu pendant une semaine, et quand il est revenu, il faisait pitié. Son bras droit était tout raide : il était en grève pour le partage des tâches ménagères avec le gauche. Lui s'interrompait tout le temps pour écouter ses organes, ça tournait à l'émeute. Il nous racontait que son cœur et ses poumons et s'engueulaient et se menaçaient : Vous me pompez l'air, vous n'êtes qu'une paire de dégonflés, disait l'un ! On va te couper l'oxygène, on va voir si t'en a rien à battre ! répondaient les autres. Et tout d'un coup Bouche-en-cœur s'est levé, il s'est mis à gesticuler, du bras raide et de l'autre, la bouche grande ouverte. Il a porté la main gauche à sa gorge, a tournoyé et puis il s'est écroulé à nos pieds.

On se doutait bien qu'il nous avait quitté, mais pour vérifier, on lui a passé sous le nez un douze ans d'âge qui aurait réveillé un mort : rien ! Alors, pour lui dire adieu, on a trinqué avec son verre, mais le cœur n'y était pas.



Photo : Diligent — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7700840




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