Course contre la montre



Ami lecteur, j'ai un souci : il faut que j'écrive pour demain matin un récit à la deuxième personne, en forme de dialogue. Je te la fais courte : il est 23 heures, j’ai glandé devant la télévision au lieu de m’y coller et maintenant je n’ai plus le choix. Je suis forcé de m’adresser à toi !

— A moi ?

— Ben oui, à qui d’autre ? Tu crois que ça se bouscule, les lecteurs dispo un dimanche soir pour aider un écrivain à la ramasse ?

— C’est-à-dire que je ne vois pas bien ce que je peux faire !

— Je viens de te le dire : dialoguer avec moi. 4 500 caractères max, l’animatrice est très stricte là-dessus, tu verras, on y arrive vite.

— Pourquoi pas, après tout. J’ai fini ma lettre pour le jury du livre Inter, mais ça marche jamais. Alors, autant aider un écrivain en chair et en os. On va parler de quoi ?

— Pas parler, écrire ! On va écrire à deux mains, comme Erckmann-Chatrian, Boileau-Narcejac, Zadig et Voltaire, Colette et Willy, enfin surtout Colette. On prend une phrase de départ et on improvise tour à tour.

— D’accord ! Une idée de début ?

— Pas la moindre ! Je comptais sur toi : les lecteurs ont toujours des idées de récits qu’ils n’écriront jamais. Tu as forcément en tête une phrase que tu rêves de placer ?

— C’est pas faux. En fait, j’ai bien quelque chose qui pourrait faire l’affaire, mais je suis même pas sûr que ce soit si original que ça.

— Vas-y, accouche, on n’a pas toute la nuit, et on a déjà bouffé 1.500 caractères !

— OK ! Alors, je te propose "Ça a débuté comme ça."

— Ah ! Démarrer avec un hiatus, c'est gonflé. Et question scénario, tu te mouilles pas ! En tout cas, une phrase aussi banale et bancale, tu peux être certain qu’elle est de toi. Bon, j’enchaîne : "La veille, il s’était couché de bonne heure ; un peu fiévreux, mais sans s’inquiéter outre mesure."

— Non ! Tu vas la jouer coronavirus ? C’est n’importe quoi !

— Attends ! T’es gentil, mais nous, les amateurs, on est obligés de surfer sur l’actualité pour accrocher le lecteur ! Je suis pas Hugo, moi, j’écris pas pour l’éternité ! Allez, poursuis, au lieu de râler !

— Bon : "Le lendemain, la toux sèche et la montée de température le décidèrent à téléphoner au SAMU."

— Pas mal ! Sobre, efficace, on est dans l’action. Je raffole pas du passé simple, mais ton incipit ne nous laisse pas le choix. Ensuite ? Ensuite… tiens : "Le médecin confirma le diagnostic : c’était bien le coronavirus. Son état se dégradant très vite, on l’amena directement en réanimation."

— Dis donc, c’est pas un peu rapide ? À ce rythme-là, il va clamser à la phrase suivante. C’est ça que tu veux ?

— Fais à ton idée. On est à 2 700 caractères. Je suis souvent trop long, tout le monde sera content si c’est bref, cette fois-ci.

— Entendu : alors… "Il, ou plutôt son organisme, lutta quatre jours. Le cinquième, sa fille, plaquée à la vitre de la chambre stérile, comprit à l’agitation soudaine de l’équipe médicale que son père avait cessé de vivre."

— Pourquoi pas ! C’est un peu abrupt, mais j’aime bien le ton distancié, presque désinvolte. Bon, maintenant, y’a plus qu’à écrire la chute.

— Comment ça, la chute ?

— Bien obligé ! Toi qui es un lecteur averti, tu sais bien qu’une nouvelle repose essentiellement sur la chute !

— Je sais ça, merci ! Mais là, l'histoire est finie, je viens de tuer ton mec. C’est trop tard pour la chute !

— Au contraire, j’arrive à 3 500 caractères, c’est le timing idéal. Tu veux bien me laisser réfléchir ?

— Avec plaisir ! Je suis curieux de voir comment tu réussis à rebondir ! À moins que tu aies déjà une idée ?

— Bien sûr que j’en ai une ! C’est ça le métier, fiston ! Mais je suis pas certain qu’elle te plaise !

— Ah non, pas de fausse pudeur. Crache le morceau !

— Très bien ; je reprends un peu en arrière : " …comprit à l’agitation soudaine de l’équipe médicale que son père avait cessé de vivre." à la ligne : "Avec cette disparition, Henri perdait son tout dernier lecteur."

— Quoi ! Je rêve ou tu viens de m’assassiner ?

— Non, non, arrête ! ça n'a rien de personnel ! Mais tu vois que ça fonctionne : même toi, tu es surpris !

— Surpris par ton cynisme, oui ! Tu m’embobines, tu me fais bosser un dimanche soir, et tu me sacrifies à ton récit ! Bravo la gratitude !

— Tu sais, c’est archi courant. Les vrais écrivains ont toujours tout sacrifié à leur œuvre.

— Oui, eh ben le vrai lecteur, il te dit que dorénavant tu te passeras de lui.

— Écoute, je suis désolé, point. Et pour ce qui est de me passer de toi, ça va de soi, puisque je viens de te tuer !

Allez, sans rancune ?

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