Est-ce ainsi que les hommes vivent ?



Tout commence sans doute par le chien ; un springer anglais qu'il avait appelé Rocky, pas très original. Rocky l'accompagnait de longues heures dans les marais, la saison de la chasse venue. Il chassait en solitaire, tuait assez peu, plus pour Rocky que pour lui. Le reste de l'année, les balades dans la forêt leur suffisaient à tous les deux. Entre son travail, la chasse et son couple, Charles trouvait son équilibre, et Dominique le sien. On pourra juger cette façon de vivre comme étriquée, mais paradoxalement, nous n'avons pas à juger. Tout au plus à comprendre.

La mort de Rocky sonna Charles, et aussi la fin de longues années sans histoire. Ce qu'on pourrait qualifier d'une période de bonheur paisible, si l'on savait ce qu'est le bonheur. Le drame – un banal accident de chasse qui fit quelques lignes dans le journal local – le laissa désemparé. Ce n'était pas un expansif. Seuls, son épouse et ses quelques amis mesurèrent l'étendue de son chagrin. Le crétin à la gâchette facile ne sut pas qu'il avait également blessé un homme. Bien entendu, il n'était pas question de remplacer Rocky. Charles renonça à la chasse. Il s'investit davantage dans son travail, avec une sorte de hargne.


Quatre mois plus tard, il perdait son emploi. Rien de personnel, une restructuration, la nécessité d'harmoniser les méthodes de l'entreprise avec celles du groupe qui la reprenait... Cela n'arrivait pas au meilleur moment pour lui, mais il décida de se battre. De ne pas laisser place à l'accumulation des malheurs. Il était pressé. Ou plus exactement, concentré et résolu. Résolu à "biller dedans", comme on dit dans l'industrie, et à sortir du trou avant d'y être vraiment rentré. Alors, il effectua toutes ses formalités dans la semaine. Il lista aussi ses cibles sur Internet, une cinquantaine de boîtes professionnellement et géographiquement proches ; il remania son CV, le déclina en trois variantes avec des titres de poste différents.

La semaine suivante, Charles rédigea et expédia ses courriers personnalisés, pas plus de dix par jour pour se laisser le temps de les peaufiner ; un message d'intro, et en pièce jointe, CV et lettre de présentation avec la dernière phrase manuscrite, ainsi que la signature.

Du coup, la troisième semaine, il pouvait souffler un peu. Il commença à programmer sa veille ; les annonces de Pôle Emploi et de quelques sites spécialisés dans son secteur. Deux autres sites dédiés aux seniors – un terme qui le faisait hurler, à 52 ans – dont un dans l'intérim. Il y avait enfin le réseau. Une vingtaine de personnes dont il était plus ou moins proche, mais il préférait prendre un peu de temps pour réfléchir à la démarche. Et puis, même si se retrouver au chômage d'avait rien de honteux, la position de quémandeur le gênait un peu. Du reste, il voyait moins ses amis.


Les réponses n'arrivaient pas, ce n'était qu'une demi-surprise. Il connaissait les ratios de retour de candidatures spontanées : en gros, une suite positive pour ses 50 messages. Mais après tout, une seule offre lui suffisait. Sauf qu'elle n'arrivait pas. Là aussi, il avait prévu cette possibilité. Il déroula le reste du plan : il obtint un rendez-vous à l'APEC, rencontra un conseiller. L'extrême amabilité avec laquelle il fut reçu, jointe à l'absence de toute proposition concrète, l'inquiéta au plus haut point. Il n'en montra rien.

La semaine cinq, ou bien était-ce la six, il profita de sa relative disponibilité pour s'intéresser à l'organisation de la cuisine et suggérer quelques améliorations à son épouse. Elles furent reçues avec une fraîcheur qui l'étonna. Après réflexion, il l'attribua au fait que cette nouvelle situation chamboulait leurs habitudes trentenaires. Il n'insista pas, ses priorités étaient ailleurs.

La semaine sept, rien, ou presque. Les journées s'étiraient. Il décida de passer à un décompte mensuel, moins stressant, de sa durée de chômage. Et de laisser pousser une courte barbe, devenue politiquement correcte par la grâce d'un récent ministre. Les quelques mails qu'il recevait lui étaient notifiés en temps réel par son smartphone, pour lui permettre d'être réactif. Mais c'étaient essentiellement des messages de refus, courtois et creux. Il guettait malgré tout le facteur.


Le troisième mois, il fut convoqué par Pôle-Emploi, dans le cadre du programme "Seconde chance". Le conseiller qui le reçut semblait suivre une grille d'entretien précise. De suggestions en questions semi-ouvertes ou plutôt semi-fermées, Charles s'engagea à baisser ses prétentions salariales, élargir sa zone géographique et abandonner son secteur d'activité. Il sortit de l'entretien mal à l'aise et quelque peu déstabilisé. Au lever, le lendemain, une réflexion anodine sur la façon de remplir le lave-vaisselle provoqua chez sa femme une réaction d'une violence surprenante, totalement irrationnelle. C'était bien sûr le signe qu'elle était sur les nerfs. Il comprit qu'il lui revenait de prendre sur lui et d'être fort pour tous les deux. Il décida de petit déjeuner dorénavant à l'extérieur, pour apaiser les tensions.

Le quatrième mois passa très vite. Une annonce pour un poste d'expatrié lui fit faire un aller-retour à Paris. Le recruteur le fit parler assez longuement, et l'amena à reconnaître que les exigences du poste ne cadraient pas réellement avec son cursus. Il revint déprimé de l'entrevue . Pour la première fois de sa vie, il se sentait vieux. Il s'en ouvrit à Dominique, mais elle coupa court à la conversation.


Le cinquième mois est évidemment partiel. Cependant, les témoignages et les notes de Charles marquent une lassitude croissante, et un début d'inquiétude sur la situation financière du couple, dont il se juge responsable. Mais faisons place au compte-rendu des événements du 20 février.

Ce jour-là, il part comme d'habitude vers huit heures trente ou quarante prendre son café à la galerie commerciale. Il achète les journaux et parcourt les annonces, entourant celles qui l'intéressent. À neuf heures quarante-cinq, il est de retour. Il rentre sa voiture dans le garage et ouvre la porte de communication avec le séjour. Dominique lui fait face, le fusil de chasse braqué sur lui. Elle tire deux fois. Charles est foudroyé, il n'a pas le temps de souffrir.

Dans l'enregistrement de l'appel qu'elle passe à la police, à dix heures dix, on l'entend s'accuser du meurtre. Pour toute explication, elle balbutie "Il était si malheureux !" En fond sonore, jouée très fort, on entend une chanson de Leonard Cohen, "Dance me to the end of love." La défense, qui a fait diffuser ce document à l'audience, plaide le crime compassionnel.


Pour ma part, je sors pour une fois de ma position de chroniqueur judiciaire pour suggérer qu'on élargisse le regard porté sur ce fait divers et qu'on interroge ce qu'il dit de notre société. Rappelons-nous la devise de notre quotidien, adoptée dans l'euphorie de la libération, il y a 70 ans : "justice et humanité".

Ici, comme souvent, il faut passer par l'humanité pour vraiment rendre la justice.


Photo : Wix

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