Fleurs bleues



Serge retournait la lettre entre ses doigts, un peu dépité. Le genre d'offre qu'il ne pouvait pas refuser, aurait dit le Don Corleone du Parrain. Mais aussi qui confirmait qu'il aurait bientôt 57 ans, et marquait la fin de sa carrière professionnelle, quel que soit son choix.

Il sortit sur la terrasse, le courrier dans une main, sa tasse de Nescafé dans l'autre. Le printemps était déjà là, avec quinze jours d'avance. Comme chaque année, il ne l'avait pas vu venir. Le figuier bourgeonnait, le bouleau déployait de tendres et frêles petites feuilles et plus loin, le camélia explosait en fleurs rose pâle et blanc mêlés. Depuis quand ? Une semaine au plus, qu'il avait passé sans mettre le nez au jardin, entre travail, tâches ménagères, et quelques dossiers qu'il avait voulu avancer le soir, après la télé. Des dossiers ! Cela sonnait désormais de façon ironique, ce samedi après-midi.

La lettre était sur la table, à la merci d'un coup de vent. Il posa la tasse dessus, au risque de faire une auréole sur le papier. Ça ne lui ressemblait pas. Il ôta ses chaussures, partit en chaussettes sur la pelouse – il faisait encore frais pour marcher pieds nus – mais tout de suite, il se trouva ridicule et les enleva. L'herbe, qui ne méritait plus le nom de gazon, hirsute et de plus en plus métissée, avait poussé insidieusement pendant tous ces mois. Serge lui vouait une animosité teintée d'admiration. Il avait compris qu'il n'était pas de taille à la discipliner.

Ce constat provoquait d'habitude exaspération ou découragement, mais aujourd'hui, il était curieusement détaché. Il remarqua que la trêve hivernale avait permis l'apparition incongrue de petites fleurs bleues, au beau milieu de la pelouse. Jolies et condamnées par la prochaine tonte. Et s'il renonçait ? S'il laissait la nature faire son œuvre, vivre sa vie ? S'il arrêtait de jouer les pères Fouettards, au nom de la tradition, d'une image stéréotypée de jardin idéal qu'il n'obtiendrait jamais ? En réalité, rien ne l'obligeait à tondre maintenant, il n'en avait ni l'envie ni l'énergie.

Il s'accroupit pour mieux voir les fleurs : chacune était formée d'une grappe de minuscules clochettes oblongues, bleu violacé, accrochées au bout d'une longue tige. Les clochettes se serraient les unes contre les autres, fragiles mais solidaires face à l'agresseur. Il se sentit gêné. C'était un malentendu. "Je ne vous veux pas de mal", murmura-t-il. Puis il réalisa qu'il allait les couper tôt ou tard, et son malaise s'accentua. Les fleurs ne réagissaient pas, elles respectaient son introspection. C'était habile. Si elles avaient protesté, revendiqué, il aurait eu un prétexte pour se mettre en colère, les arracher à main nue ou passer la tondeuse. Mais leur silence et leur immobilité lui enlevaient toute prise. Il les surveilla encore un peu. Elles ne bronchaient toujours pas. Il baissa la garde et s'allongea dans l'herbe.

Un insecte égaré sur sa figure le réveilla. Combien de temps avait duré sa sieste improvisée ? Aucune importance, en fait. Il se sentait léger, et une pensée lui était venue dans son demi-sommeil, qui le faisait frémir d'espoir. Ça valait la peine de vérifier. Il prit chaussettes, lettre, tasse, chaussures, et rentra dans la maison.

La rampe lumineuse de la salle de bain ne laissait rien dans l'ombre. Il se dévisagea sans complaisance dans le miroir. Quelque chose avait changé. Ses deux rides verticales entre les sourcils avaient presque disparu, et avec elles l'air triste et sévère de son visage. Mais le plus troublant pour Serge était ces petits plis aux coins des yeux, et aussi les commissures des lèvres qui pointaient légèrement vers le haut. De ses index, il joua à les abaisser. Elles reprirent leur expression. Pas de doute, il s'agissait bien d'un sourire. Ça c'était produit. Il savait ce qu’il avait à faire.

FIN N°1


En vingt minutes, son bagage fut bouclé. Il ajouta un sac de couchage, pour dormir dans la voiture si nécessaire. Le trajet serait long, mais il ne voulait pas perdre une nuit à l'hôtel. Il chargea le coffre, et seulement alors, il prit la photo dans la boîte où il stockait ses souvenirs. L'image était celle d'une maison aux murs ocres, avec une terrasse envahie de fleurs. Au dos, pas de téléphone, pas d'adresse, juste le nom d'un village du Piémont, un prénom et quelques mots qu’il connaissait par cœur.

FIN N°2

… Au dos, pas de téléphone, pas d'adresse, juste le nom d'un village du Piémont et quelques mots :

Quand tu seras prêt, viens me retrouver.

Lucia

FIN N°3

Dites-moi quelle version (1, 2 ou 3) vous préférez !

Vous pouvez aussi proposer quelques lignes supplémentaires pour une FIN N°4 …

Merci de vos commentaires et contributions.

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