Fort de café



Enfin la retraite ! Alain l'avait vu s'approcher toutes ces années, petit à petit. Et au fur et à mesure qu'elle arrivait, son travail – son boulot, plutôt – lui semblait plus ingrat. Intéresser aux mathématiques des gamins ou des gamines en pré échec scolaire, tu parles d'une sinécure ! Alors, toutes les 50 minutes ou presque, il prenait son café au distributeur, ça lui permettait de tenir. Du moins quand le distributeur n'était pas HS.

Les mathématiques et ses élèves, c'était comme qui dirait la carpe et le lapin. Sur une trentaine, cinq ou six comprenaient tant bien que mal ce qu'il essayait de leur enseigner. La majorité s'en fichait royalement – après tout, savoir compter les "like" suffisait à leur vie sociale. Quelques trublions agitaient parfois les cours, mais il avait assez de métier pour les isoler du reste de la classe ; et comme la popularité était la seule chose qui comptait pour eux, ils rentraient tant bien que mal dans le rang.

En fait, les seuls jeunes difficiles à gérer étaient ceux qui se posaient des questions. Et les lui posaient parfois publiquement :

— Mais, m'sieur, sérieux, ça va me servir à quoi dans ma vie, les logarithmes ?

Pas facile de répondre ; Alain noyait la carpe, parlait de réussite scolaire, d'orientation, de filières d'excellence… personne n'était dupe, surtout pas lui. Alors, il se prenait un café ; un café au lait sucré, ça masquait le goût, parfaitement dégueulasse, du produit de base. Les fois où ça fonctionnait, où un élève mieux outillé n'avait pas attaqué la cage de protection de la machine au pied de biche pour récupérer la monnaie, ou juste pour le plaisir de vandaliser.

La dernière année avait été la plus dure. Les programmes changeaient d'année en année, mais la difficulté n'était ni technique ni pédagogique. C'était son désintérêt progressif. Il n'y arrivait plus. Au fil des ans et des réformes, l'apprentissage des logarithmes, ce joyau des mathématiques, avait cédé la place à leur simulation sur calculatrice programmable, puis à des exercices progressifs pour utiliser cette dernière. Frustrant. Alain donnait maintenant des exercices consistant à dessiner des carrés avec un programme d'initiation informatique. Bien entendu, il ne s'agissait pas de stigmatiser l'échec, mais de reconnaître qu'un rectangle n'était qu'un carré un peu différent, et un patatoïde, une avancée prometteuse sur le chemin dudit carré, pour peu qu'on encourage "l'apprenant".

La consommation de café d'Alain avait atteint cette année-là un seuil critique et son médecin l'avait mis en garde. De son côté, le distributeur donnait aussi des signes de faiblesse. Prosper, comme l'appelaient affectueusement Alain et ses collègues, vieillissait mal. Mais à la différence des professeurs, ses cicatrices étaient extérieures ; dégradations quotidiennes, incivilités accumulées au fil des récrés et agressions nocturnes se lisaient sur sa carcasse métallique et ce qui lui restait de façade. Mais charité bien ordonnée... la compassion d'Alain était moins forte que son instinct de conservation. Il devait partir, il allait partir.

Un après-midi de juin, il offrit donc à Prosper une dernière obole pour un dernier café. La pièce, tenue entre l'index et le majeur pour atteindre le monnayeur par l'étroite ouverture de la grille, rata de peu la fente. Elle ricocha sur les mailles métalliques, rebondit sur le sol et roula sous la machine, visible mais hors d'atteinte. Elle serait récupérée par le prochain élève assez astucieux ou fauché pour s'être muni d'un double décimètre. Alain n'avait ni règle, ni pièce supplémentaire. Il considéra ce coup du sort comme la confirmation qu'il n'avait plus rien à faire là. Il haussa les épaules, leva un gobelet imaginaire à la santé de Prosper et partit sans se retourner. À la prochaine rentrée, il ne serait plus enseignant, mais étudiant. À l'Université du Gai Savoir.

 

Octobre arriva. Le premier cours auquel Alain s'était inscrit portait sur "les mathématiques au service des marins". Une mise en bouche qu'il s'était accordée avant une série de conférences en astrophysique. L'impatience l'avait réveillé de bon matin et il arriva largement en avance au bâtiment de de l'université. Il avait le temps d'un petit café. Mais pas un café anti-stress ; non ! Un café plaisir, un café récompense, un café bienvenue, un café "Alain, tu t'en es sorti, je suis fier de toi !" Il gravit les deux étages, ouvrit la porte palière sans prendre garde à l'inscription qui la surmontait – Vous qui entrez ici, abandonnez toute impatience ! – et bascula dans une autre dimension.

Le temps s'était figé. Ou du moins extraordinairement ralenti. Et aussi, quoi... ah, le silence ! Une dizaine de créatures dans la grande salle : la plus véloce évoluait dans un fauteuil roulant électrique, émettant régulièrement des bips de quelques décibels qui résonnaient pourtant dans l'espace. Cinq ou six autres, assis sur des sièges haut-perchés, restaient cois ou chuchotaient entre eux. Trois personnes debout, dont l'une portait deux gobelets vers une table qu'elle atteindrait dans une dizaine de minutes. Alain remonta sa trajectoire du regard et localisa son point de départ : deux distributeurs accolés, l'un de boisson, l'autre de nourriture. Il s'approcha du premier.

Rien à voir avec ce qu'il avait quitté : façade gris métallisé impeccable, absence de toute protection, sol immaculé... c'était comme irréel. Un panneau, dont l'impératif semblait étonnamment respecté, indiquait "Si vous faites tomber un gobelet, ramassez-le et nettoyez !" Imaginable, incroyable ! Il s'approcha encore, enfleura la façade, les boutons : le doigt ne collait nulle part ; propre, c'était propre ! Il terminait son inspection quand ses yeux se posèrent sur le rebord supérieur. Un petit point de rouille. Rien de très important, mais en se mettant sur la pointe des pieds, il vit que ce point était le départ d'une entaille qui courrait en diagonale sur la face supérieure, dissimulée par un raccord de peinture.


Ça alors ! C'était la même blessure que celle de Prosper ! Prosper ? Se pouvait-il ? Était-il imaginable que l'Éducation Nationale eût révisé, rénové et changé la façade d'anciens distributeurs pour les remettre en service ? Qu'elle eût par là même montré son attachement au plus-que-parfait du subjonctif ? Et encore administré un bras qui l'honorait à l'obsolescence programmée ? Mais surtout qu'elle eût ainsi prouvé que sa sollicitude bien connue envers ses fidèles et anciens collaborateurs à neurones s'étendait à ceux pourvus de circuits imprimés ? Alain était dubitatif, limite incrédule. Et en même temps, la cicatrice...

Un test s'imposait ; il sortit de la monnaie de sa poche, la glissa dans la machine, écouta ; le cliquetis des pièces, le doux vrombissement de la pompe, le ruissellement zen du liquide, tout cela ne lui évoquait rien. Prosper le balafré, Prosper le baroudeur n'avait pas ces pudeurs de... de décaféiné ; Il chuintait, sifflait, vibrait, borborygmait haut et fort dans le vacarme ambiant, le chahut du bahut. Cet engin, propret et discret, ne lui ressemblait aucunement ; à moins qu'on ait aussi reconfiguré le mécanisme ; et dans ce cas, que restait-il de Prosper ?

Le café arrêta de couler ; l'indicateur "boisson en préparation" s'éteignit. Il avançait la main pour saisir son gobelet, quand le distributeur émit un dernier bruit. Alain sursauta : c'était un soupir de satisfaction. Il l'aurait juré ! Mais alors ? Tout se brouillait dans sa tête. Les distributeurs auraient une âme ? Et dans ce cas, les sciences exactes, auxquelles il avait voué sa vie, ne seraient qu'apparence, surface des choses, illusion ? Il n'en croyait rien. Un vertige le saisit, en même temps qu'une rage incontrôlable lui bloquait la respiration. Il jeta violemment le gobelet sur la façade, maculant Prosper, ou quoi que ce fût qui tentait de l'abuser. Il porta la main à sa poitrine et chuta lourdement.

 

Devant le bâtiment de l'université, la camionnette du S.M.U.R. clignotait de tous ses feux. Un cercle de curieux s'était formé autour du véhicule.

— On l'a perdu, constata la doctoresse !

Elle n'était guère plus âgée que l'infirmier à ses côtés. Pas encore immunisée. Au bord des larmes.

L'autre tenta de relativiser.

— Vous savez, ce n'est pas le premier qui nous claque entre les mains. La semaine dernière, on a déjà eu une intervention ici, même cas de figure. Un vieux aussi. À croire qu'y a un âge limite pour les études !

Elle prit une profonde respiration ventrale. La vie continuait. Retour au CHU. Elle avait vraiment besoin d'un café.


Photo de l'auteur

Henri Burgkard, octobre 2017

Posts récents

Voir tout