L'heure d'été



Enfin pouvoir quitter la ville, ne serait-ce qu'un après-midi, pour profiter de cette belle journée de printemps ! Il a suffi de prendre le vélo et de parcourir, quoi, quinze kilomètres, pour changer de monde. Je marche, un peu difficilement, dans un sentier de randonnée qui part des berges du fleuve. Le chemin sinue, monte et descend, longe des marécages ou des prés avant de s'enfoncer dans les sous-bois ou de grimper entre des blocs de granit émoussés. Le ciel est clair, le sol sec sous mes pieds, mais il flotte curieusement une légère odeur d'automne, de terre âcre et humide, de champignon, de décomposition. Signe des temps ? Non, plutôt la proximité d'une eau stagnante, visible ou non, que trahissent ces remugles.

Je n'y croyais pas, mais ma tête se vide peu à peu. Je prête attention au silence de la forêt. Et là, tout un paysage sonore se dévoile, bruissements de feuilles, craquements sous mes pieds, chants d'oiseaux, la plupart distants ou discrets, avant qu'un autre vienne imposer un clac clac clac tapageur et disparaître dans le lointain. Les rares promeneurs que je croise respectent cette ambiance. Ils portent en eux une gravité inquiète, comme s'ils n'osaient croire à cette permanence de la nature. C'est à peine si nous échangeons parfois un salut ou simplement un signe de tête. Il est vrai que ce sont surtout des gens âgés, comme moi. Surtout des hommes, et bien sûr très peu d'enfants. Aussi les quelques échos de conversation n'agressent pas le calme des lieux.

Marina et les jumeaux marchent à mes côtés, sans un bruit. Je les devine du coin de l'œil plus que je ne les vois réellement. Quand le sentier se resserre comme en ce moment, ils s'effacent pour me permettre de passer. J'évite de les regarder, je ne veux pas me laisser distraire. Je fais tout mon possible pour m'absorber dans la contemplation de ce qui m'entoure, comme si je devais en livrer à quelqu'un une description exhaustive ; l'entrelacs des branchages d'un taillis, le fourreau de lierre qui enserre de bas en haut un peuplier moribond ; le grand platane déraciné au tronc tavelé comme la peau d'un vieil éléphant ; la rigole qui traverse le chemin en biais et le transforme en un passage boueux que je dois enjamber. Tant que mes yeux fixent ces détails, mon attention ne peut s'en évader. C'est comme si je me dédoublais, et que celui qui observe arrivait à occulter l'autre, celui qui se souvient, celui qui est encore dans la ville.

À force de ne pas penser, j'oublie le temps. J'ai marché longtemps et ma jambe commence à me lancer. Là aussi, il faudra désormais faire avec. Ma fille et ses enfants m'ont quitté sur la pointe des pieds. Est-ce que je les reverrai ? Je prends le chemin du retour pour être rentré à dix-huit heures, comme tout le monde. J'ai encore largement le temps, mais je réalise que je suis maintenant tout seul sur le chemin. Un mauvais pressentiment me saisit. Je presse le pas, tant bien que mal. Je retrouve le vélo que j'ai arrimé autour d'un arbre avec plusieurs câbles et cadenas. Au moment où je détache le dernier, un coup de tonnerre me surprend, puis d'autres suivent. L'orage a repris. Je regarde ma montre, et soudain je comprends : j'ai oublié le passage à l'heure d'été.

Le cessez-le-feu n'aura duré que vingt-trois heures.


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