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L'hiver



Une nouvelle journée.



Une journée d'hiver, courte.



Tant mieux.


C'était au début du printemps. Roger n'avait pas ménagé ses efforts pour que le jardin soit prêt. Il avait élagué le cèdre, taillé le prunier et les haies, traité la pelouse. Il attendait encore un peu que la terre soit moins humide pour ratisser et semer. La sève circulait, les arbres bourgeonnaient, la vie s'éveillait. Et tu es arrivée !


Nous, on se connaissait par cœur, Eugène, Ferdinand et moi, Benjamin. Il faut dire ce qui est : à force, on tournait vieux garçons. On s'était encroûtés, c'est sûr. En plus, à la campagne, parler pour rien, on sait pas faire. On laisse ça aux gens de la ville. Pour s'habiller, c'est pareil. On cherche pas à impressionner. On fait simple, pratique, adapté à la saison. Oui, ça manque un peu de fantaisie. Mais c'était notre vie, avant toi.

Alors, ça nous a fait drôle. Ta jeunesse, ton innocence, ton charme. Tes vêtements, sans prétentions mais seyants, comme s'ils avaient été faits pour toi, rien que pour toi. Ton sourire aussi, ta timidité, cette façon adorable de rougir pour un oui ou pour un non, ou même pour un regard qui nous échappait. On t'a baptisée Pivoine. Ça t'allait bien au teint.

On a tous pris un coup de jeune, un coup de gai. Ferdinand racontait son enfance, Eugène sifflotait, et toi, tu riais. Sans parler de Roger, qui profitait de la saison pour rouler le gazon, semer, arroser, toujours un bon prétexte pour traîner au jardin. Moi, je ne parlais pas beaucoup. Les banalités, c'est pas mon truc. Ce que j'aurais voulu dire, je n'osais pas. Tu m'intimidais. Et puis, les autres…

J'ai eu très envie de couper ma barbe, de paraître dix ans de moins. Mais, la tradition, le regard des compères, leurs commentaires si j'avais fait ça… je n'ai pas eu le courage. Si ça se trouve, ils éprouvaient la même chose de leur côté. Il aurait suffi qu'un de nous se lance pour que les autres suivent. On se serait rasés, on aurait mis des habits plus chouettes. Et de fil en aiguille... tout aurait été différent. Ça aurait pu marcher.

En fait, on n'a pas saisi notre chance. Et la pesanteur a repris le dessus. C'est la nature. Avec l'été, les fleurs se changent en fruits, les branches s'alourdissent, s'inclinent vers le sol. Nous, ce qui nous courbait, c'était l'âge, la routine. Peu à peu, l'élan que tu nous avais donné est retombé. Les plaisanteries se sont faites rares, les conversations moins enjouées. Eugène avait épuisé ses mélodies et notre patience, Ferdinand ressassait ses souvenirs, et moi, je n'arrivais pas à fendre l'armure. Je voyais bien, on voyait bien que tu perdais petit à petit ton sourire, tes belles couleurs. Que tu dépérissais. Et je crois que Roger s'en rendait compte.

L'automne s'était invité, mine de rien. Les feuilles lâchaient prise ; nous aussi. Elles se déguisaient en courants d'air. Furtivement au début, puis par nuées soudaines, dans les bourrasques ou les averses. Il en restait des amas humides que Roger ratissait en râlant, quand le temps le lui permettait. Le jardin se dépouillait, la vue se raccrochait aux branches, la vie se recroquevillait. Et un matin, tu n'as plus été là.


Je me souviens encore du choc. Et puis les espoirs illusoires, les questions à n'en plus finir, les tentatives d'explications. Bien vite, tout cela a fait place à la tristesse et aux regrets. L'automne, c'est bien pour la tristesse.

Et l'hiver, c'est la saison des regrets, des trop tard, des j'aurais dû. Il s'installe. Il va être long. Je vais le passer sans toi. Parce que je n'ai pas su laisser parler mes sentiments. Parce que je n'ai pas pu ouvrir mon cœur, mon cœur de plâtre.

Mais peut-être que je ne verrai pas le printemps. Depuis quelques jours, Roger s'active. Il creuse, il maçonne, il terrasse, il vient de recevoir une grande vasque. À mon avis, il se construit un bassin. Pas sûr qu'il veuille garder ses nains de jardin.



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