La faute à Volaire



Un BTS Action Co, quand on habite Bondy et qu'on a des grands-parents et un prénom sénégalais, ça mène pas à grand-chose. Alors, Ousmane a tenté Nantes. Aussi pour échapper aux cailleras et leurs trafics. D'abord un boulot dans la sécurité – c'est le plus facile pour un black un peu costaud. Maintenant, il est guide de musée, c'est ce qu'il dit. Ça claque mieux qu'agent de prévention et de surveillance en CDD. Et c'est presque vrai, il a commencé à bûcher l'histoire de l'art, pour le concours. Et il essaie de parler comme les bobos qui défilent devant lui. Enfin, ça, c'était avant.


Aujourd'hui, il regarde le tableau différemment, d'un œil plus concret : il fait 131 cm par 228, et sans doute dans les 30 à 40 kilos. Pourquoi n'a-t-elle pas choisi son voisin, le Géricault riquiqui ? En tout cas, sous la lumière de l’éclairage de secours, le Vésuve ne se la pète plus. Le guide audio aurait du mal à retrouver "l'opposition gauche-droite entre les couleurs chaudes avec des bruns orangés et les couleurs froides avec les bleus profonds du ciel, éclairés par une mer argentée". Cette nuit, tout se module dans le verdâtre. Pierre-Jacques Volaire (1729-1799) n'apprécierait pas. Mais Ousmane n'a pas le temps pour les excuses.

La peinture est vraiment immense, de si prés. Il rapproche le tabouret, se perche, cale son genou sous le coin du cadre, le saisit d’une main ; il va chercher le haut du tableau de l'autre et donne un coup de reins. L'accroche est libérée. Il accompagne doucement la descente. Le cadre, de biais, ne tient plus que par l'attache droite. Il pousse le siège et répète l'opération : c'est bon ! L'éruption du Vésuve et vue de Portici est maintenant posée sur le sol, intacte. Il la couche face contre terre. Un regard à la montre : douze minutes avant de rétablir l’alarme. Il sort son cutter et commence à couper la toile. Patiemment. Il ne s’agit pas de saccager un million d'euros. À l'appart, Charlotte doit se faire de la mousse, mais il a désactivé son portable.


Trois mois déjà ! Il avait tout de suite remarqué ses airbags de ouf et son visage à la Titien – Tiziano Vecellio, 1488-1576, salle deux. Mais il l'avait mal calculée, avec ses lunettes d'écaille et son look sage d'étudiante en beaux-arts. Elle venait régulièrement, s’asseyait sur les banquettes de la salle huit avec son carnet de croquis. Et puis, un jour, elle l'avait abordé pour lui poser une question sur la disposition des tableaux. Il avait vite compris qu'elle le chauffait. Et Ousmane, il était très inflammable. Le soir même, ils niquaient comme des malades dans son studio. Charlotte, c'était le Vésuve en format de poche. À son contact, Volaire serait devenu portraitiste.


La découpe a pris plus de temps que prévu. Il lui reste quatre minutes. Il roule la toile dans le tube en plastique qu’il a apporté, et le passe en bandoulière. Il chope son gyropode et sprinte vers l’escalier sud-ouest. Deux étages au pas de course pour rejoindre le PC au sous-sol et enclencher l’alarme, juste à temps. Maintenant, c'est relax, trois minutes de délai pour quitter le musée. Il sort par une porte de service, glisse en silence dans les ruelles du centre. À trois heures du mat, vaut mieux éviter les keufs, ne pas avoir à jouer aux gendarmes et au Volaire. Son appartement n'est pas loin. Bientôt, il retrouve Charlotte.


Elle avait mis trois semaines à préparer le terrain, par petites touches. Une vraie pointilliste de la confession. Pour quelques bricoles, son commissaire-priseur de père l'avait virée de son étude et lui avait coupé les vivres. Mais elle connaissait le marché, les réseaux internationaux, y compris les amateurs fortunés et pas regardants. Elle avait un acquéreur pour le Volaire. Il lui fallait juste un homme sur place, prêt à changer de vie pour 250 000 euros.

C'était du brutal. Ousmane avait mal pris l'embrouille. Il n'aimait pas trop qu'on le balade. Mais Charlotte avait bien choisi le moment pour sa proposition. Il s'entendit dire oui avant que son cerveau se reconnecte. Au réveil, il demanda plus. Elle accepta tout de suite. Trop vite. Il s'était fait avoir. Le deal était conclu, pourtant, avec Charlotte, quelque chose s'était brisé.


***


Il est arrivé. Le studio est nu, il a tout vidé. Reste sa valise cabine sur le comptoir, entre la kitchenette et le séjour. Charlotte est assise par terre, sac à l'épaule, prête à partir. Elle se jette sur lui, l'embrasse, avec plus de fougue que de conviction.

— Ça y est, tu l'as ? Montre !

Il déroule la toile sur le carrelage. Elle s'enthousiasme.

— Il est vraiment superbe. Regarde le jeu des transparences autour de la lune !

Il s'agace un peu. Le temps presse.

— Faut qu'on gicle ! Tu t'es garée au sous-sol ?

Elle fait oui de la tête.

— J'ai tes papiers. Je te lâche à l'aéroport, comme prévu.

Elle fouille dans son sac. Il questionne.

— Et le bif ?

Elle agite l'enveloppe qu'elle vient de sortir.

— Carte d'identité, passeport, et 20 000 euros en chèques de voyage.

Il s'étrangle :

— Quoi ! Et le reste ?

— Quand j'aurai livré le tableau. Par virement sur le compte que tu vas ouvrir là-bas.

— Mais c'est pas ce qu'on avait dit !

— C'est pas ce que tu as voulu entendre. Comment je peux te payer avant d'avoir l'argent ?

Son calme et son assurance, c'est trop ! Il est marron, il s'est fait arnaquer comme un bouffon. Il la saisit par les épaules et la secoue violemment. Sa tête valse, elle prend peur, attrape une bombe dans son sac, lui envoie une giclée de gaz au poivre à la figure. Il hurle et la projette par réflexe, de toutes ses forces. Elle traverse la moitié de la pièce sous la poussée et vient heurter le comptoir. Elle tombe à la renverse sur le tableau, son crâne frappe sèchement le carrelage sous la toile. Un craquement, le silence. Un mince filet de sang a jailli de sa nuque. Il serpente comme une coulée de lave vers Portici, qu'il n'atteindra jamais.

Ousmane sort de sa stupeur. Bad trip ! En une minute, il est passé du rêve au cauchemar. Il faut gagner du temps, dissimuler le corps, effacer les traces du meurtre avant de prendre l'avion et de se perdre au Sénégal…


Trois heures plus tard, il se gare dans le parking longue durée de l'aéroport. Il a choisi l'endroit le plus sombre. Avec un peu de chance, personne ne remarquera de sitôt le rouleau de toile, suaire improvisé, qui traverse en diagonale la petite voiture.

Un linceul de luxe et une mort volcanique. Après tout, Charlotte aurait peut-être kiffé de finir comme ça.

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