La marque du passé


Je n'avais pas prévu que cette journée d'excursion serait aussi une plongée dans le passé.

Mais le départ de Saint-Pétersbourg, dans ce train de banlieue aux banquettes en bois me renvoie déjà à la troisième classe de ma prime enfance. Arrivés à Martishkina, la plupart des voyageurs se déversent dans le même chemin de terre que nous, bordé de datchas. À chaque maison, quelques personnes s'arrêtent, et le flux s'amenuise. 500 mètres plus loin, nous arrivons à la demeure de Victor et Nina : elle est construite en bois, façon chalet, avec des fenêtres à petits carreaux et des chambres mansardées à l'étage. Bien sûr il y a l'eau courante et l'électricité, mais le tout à l'égout n'est pas encore arrivé ; on me montre avec un brin d'amusement la cabane au fond du jardin, vestige des temps anciens mais prosaïquement tout aussi indispensable que jadis.


La dernière fois, c'était… dans la petite maison de tonton à Lamarque, près de Léognan. La même cabane, où l'on évitait d'aller après la tombée de la nuit, par peur du noir. Léognan, on y venait de Bordeaux en Citroën avec des pointes à 60 km/h sur les petites routes. Je me rappelle les siestes obligatoires et interminables en été ; Le papier tue-mouche où elles bourdonnaient leur agonie ; l'hiver, les lits glacés qu'on réchauffait d'un moine garni des braises de la cuisinière. Et reliant ces bribes de souvenirs, la figure centrale de tonton "joli".

Il fallait l'appeler ainsi ; cela ne se discutait pas.

— S'il te plaît, tonton ?

— Tonton comment ?

— Tonton joli !

Alors apparaissaient bonbons, friandises, menus cadeaux, car tonton joli était aussi un tonton gâteau. Toujours joyeux, affectueux, disponible pour se promener et rire avec nous. Du coup, on le trouvait définitivement joli, ma sœur et moi. Même si me répugnait un peu le mégot de cigarette roulée à la main qu'il avait toujours collé à sa lèvre, et qu'il tentait régulièrement de rallumer – les utilisateurs de papier-maïs encore en vie comprendront !


Un seul mauvais souvenir, en fait, mais resté précis dans ma mémoire quand tout le reste s'est pixellisé. Un de mes souvenirs les plus anciens, puisque j'avais plus ou moins cinq ans. À l'école, un garçon un peu plus âgé et plus grand que moi avait essayé de jouer les caïds. Je ne sais plus ce qu'il voulait me faire ou m'empêcher de faire, mais j'avais surmonté mon handicap en lui décochant un coup de pied dans le tibia de toutes mes petites forces. Hurlements, larmes, sang, sermon de la maîtresse… tout cela ne m'empêcha pas de rester plutôt content de moi et de cet "usage candide de la violence légitime" théorisé par Max Weber, sans doute à partir de son propre vécu en maternelle.

Le dimanche suivant, je suis dans la maison de Lamarque et tonton m'interroge sur ma semaine à l'école. Je lui raconte avec une certaine fierté comment je me suis débarrassé de l'oppresseur en culottes courtes. Mais il ne me croit pas, il en rit même : comment un petit garçon comme moi pourrait-il frapper aussi fort ? Un moment déconcerté, je me dis que la façon la plus simple de le convaincre est la démonstration :

— Regarde, tonton, j'ai fait comme ça !

Et je lui décoche le même coup de pied. Je me suis appliqué, la répétition est tout à fait réussie. Par contre, je n'ai pas imaginé son cri, et encore moins que lui aussi se mettrait à saigner ! Tatie Émilie entre en trombe, on m'expulse de la pièce pour le soigner. J'ai droit à un conseil de famille improvisé où l'on stigmatise ma méchanceté. En larmes, je demande à tonton un pardon qu'il m'accorde du bout des lèvres. Retour honteux dans la Traction Avant familiale. J'ai le cœur lourd, mais j'ai appris deux choses : les adultes ne sont pas invulnérables, et ils ne comprennent pas toujours ce qui se passe dans la tête d'un enfant.


Le temps a fait son œuvre ; Léognan est devenu un bourg, et seule la valeur des vignobles alentour contient la progression du B and B – je veux dire bitume et béton. Lamarque a disparu, probablement avalée par la Technopôle ou un lotissement. Et tonton joli nous a quittés depuis bien longtemps. J'ai une seule photo de lui, que je retrouve tous les cinq ou dix ans, à l'occasion d'un déménagement ou d'un grand ménage.

C'est un tirage en noir et blanc, aux bords dentelés, pris rue Sainte-Catherine à Bordeaux. On y voit tonton au centre, assez chic, béret et manteau noirs, mais le mégot disgracieux à la lèvre inférieure ; il a les yeux plissés par un rire naissant ou simplement par le plaisir d'être avec nous. À son bras droit, ma sœur – cinq ans de plus que moi, une éternité qui s'est maintenant réduite à presque rien – adresse un sourire de princesse timide à l'objectif. Et au bras gauche, un petit bonhomme sagement emmitouflé, manteau et écharpe, regarde avec un ébahissement intact vieillir celui que je suis devenu.



Image : BlueGinkgo, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

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