Le banc des maris perdus



— Tu vois le banc, là-bas ?

Du mention, Éric pointe, au-delà des rampes d'accès à la galerie commerciale, un socle de cinq ou six mètres de long, couleur orange, dépourvu de tout ornement. Inconfortable, en plus. Seul un ado y est assis, scotché à son portable.

— Oui, et ?

Je sais pourtant qu'il ne faut pas brusquer Éric. Question de génération. On est tous les cinq en train de déjeuner vite fait avant le coup de feu du repas. Plus Hubert, qui s’occupe en même temps de servir et d’encaisser les quelques clients qui s’attardent pour l’apéro.

— Eh bien, si tu me laisse le temps de poursuivre, on l’appelait le banc des maris perdus. Je te parle des années 90, le centre venait d'ouvrir. Il y avait souvent des types qui attendaient patiemment ou désespérément que leur moitié ait fini le shopping ou les courses. Jamais de femmes, que des mecs, un peu pitoyables, d'où le nom qu'on lui avait donné. On voyait tout ça depuis le bar, un vrai spectacle. Ceux qui avaient un bouquin ou le journal et qui ne voyaient pas le temps passer. Ceux qui regardaient leur montre, se levaient, faisaient le tour du banc et se rasseyaient… Faut dire que le portable ne servait encore qu’à téléphoner. Et puis il y avait Mohammed.

Je vois Marco, le cuistot, sourire discrètement. Il travaille ici depuis trois ans, il doit connaître l’histoire. Mais ni moi ni Latifa. Nous, ça fait seulement six mois.

— Et donc, Mohammed ?

Éric lève la main gauche, genre "calmos". Il engloutit une méga portion de gratin dauphinois. On a 20 minutes pour le déj, et son récit doit faire avec.

— Il ne s’appelait pas Mohammed, mais comme on savait pas son nom…

Latifa, en face de lui, le fusille du regard. Il s'excuse.

— Je sais ! Aujourd’hui, on hurlerait au racisme. Mais c'était amical, on le trouvait sympathique.

Frédéric intervient dans la conversation. À peu près le même âge qu'Éric, et comme un air de famille. Au début, je les avais pris pour des frangins.

— C’est vrai, il était sympa. Un petit bonhomme de 50 ou 60 ans, tout fripé, réglé comme une horloge.

— Oui, poursuit Eric en s’essuyant la bouche. On le voyait une ou deux fois par semaine, il arrivait vers neuf heures et demie, il achetait le journal au kiosque à côté, et il s’asseyait sur le banc. Et au bout d’une heure ou deux, sa femme le rejoignait avec le caddie, et ils gagnaient la sortie.

— Mais vous en aviez des dizaines, des couples comme ça ?

— Sûr, reprend Fred, tandis qu'Éric en profite pour attaquer son steak – décidément, c’est un récit à deux voix – mais Mohammed était le plus régulier, le plus fidèle.

— Fidèle, c'est le mot, abonde Éric. Rien qu’à les voir, on ressentait comme une force particulière dans ce couple. La façon dont il la prenait par l’épaule, leur démarche…

Pourtant, on connaissait à peine le son de sa voix. En trois, quatre ans, il a dû venir autant de fois prendre un café. Je ne sais pas s’il était fauché, ou timide, ou bien c’était pas dans sa culture. Je me souviens, un jour il avait posé son journal sur la table, et j'avais vu les mots croisés en partie remplis, en lettres malhabiles qui débordaient des cases. Ça m’avait touché.

Il fait une pause. Cette fois-ci pour une gorgée de Côtes du Rhône, ou peut-être pour cacher son émotion.

— Et puis ?

— Un jour, il est resté plus longtemps. Et au bout d'un moment, il a commencé à se lever, à aller et venir dans la galerie. Chaque fois on le pensait parti, puis il réapparaissait. Après on a été pris par le service, et on l'a perdu de vue.

Mais le lendemain, Mohammed était là. C’était pas fréquent qu’il vienne deux jours de suite, mais c’était pas non plus extraordinaire. Là encore, il est resté tard, mais sans bouger, avec son journal, et on n'a pas vu sa femme.

C’est le troisième jour qu’on a compris qu'il se passait quelque chose. Mohammed lisait son journal, puis il l'a déchiré et on l'a vu éparpiller les morceaux tout autour du banc.

Frédéric prend le relais, comme dans un duo bien réglé.

— Du coup, on a cherché dans le journal ce qu'il y avait de particulier. On a vite trouvé un fait divers qui parlait de la disparition d'une femme, vue pour la dernière fois en train de faire ses courses dans notre centre commercial.

Éric lui coupe la parole. Il a sifflé son café en vitesse. Il nous reste dix minutes de pause.

— Tu parles d'un choc ! J'ai oublié le nom, mais ça sonnait magrébin. On s'est dit que c'était forcément la femme de Mohammed, mais que faire ? On a en parlé au patron, à l'époque, c'était Georges. Il est allé le voir, on les a vus discuter cinq minutes, ils se sont serré la main et il est revenu nous raconter. C'était bien sa femme qui avait disparu. Mohammed nous remerciait, mais il était sûr qu'elle allait revenir.

En fait, c'est Mohammed qui est revenu. Chaque matin. Tous les jours. Comme ces chiens qui reviennent toujours là où leur maître les a abandonnés.

— Mais il y a bien eu une enquête, intervient Latifa ?

— Oui, bien sûr ! D'ailleurs la police est venue interroger les commerçants. Sauf qu'on n'avait rien à dire, à part qu'ils avaient l'air d'un couple normal, et non, on les avait jamais vus se disputer. D'ailleurs, les flics piétinaient, zéro piste en vue.

Le problème, c'était que Mohammed continuait à venir à la galerie. Ça faisait plus d'un mois, ça devenait insupportable, de toujours le voir là, ça nous plombait tous. Et puis les journaux s'en sont mêlés. Il y a eu un article sur "le banc du désespoir", avec une photo où tout le monde pouvait reconnaître le centre commercial. Tu parles d'une pub ! Le directeur de l'hyper était hors de lui. Ils en ont parlé avec les patrons des enseignes.

— Et alors ?

— Alors, le directeur a fait venir Mohammed dans son bureau. On l'a pas su tout de suite, mais il n'est plus réapparu. On s'est tous demandé ce qu'il s'était passé, une maladie, un suicide ? Georges a fini par cafter. À la demande des commerçants, l'hypermarché lui avait proposé un deal : de l'argent, beaucoup d'argent, pour qu'il cesse de venir.

— Quels salauds, éclate Latifa ! Les ordures !

Éric et Fred dodelinent tous les deux de la tête. C'est plus des frangins, c'est des siamois ! Éric enchaîne.

— Oui, nous aussi on s'est dit ça, mais il fallait bien faire quelque chose. Ça foutait le bourdon à tout le monde, cette histoire, et après l'article, même les clients le reconnaissaient. Le cafard, c'est pas bon pour le commerce. Et puis, Mohammed, peut-être que le fric, il en avait pas, et ça l'arrangeait bien, même si ça lui rendait pas sa femme.

Éric n'a pas l'air très convaincu de ce qu'il vient de dire, mais on a plus le temps pour épiloguer, il faut reprendre le service. Tout le monde se lève, on débarrasse la table. On se retrouve au comptoir. Je me sens un peu frustré.

— Alors, c'est tout ? On n'a jamais retrouvé sa femme ? On n'a jamais su la vérité ?

Et là, leurs visages changent. Deux grands sourires, et je vois du coin de l'œil qu'Hubert et Marco sont au diapason.

— Si ! Dix ans plus tard, on a rasé tout un pâté de maisons pour construire un nouveau lotissement ; et on a trouvé le corps de la femme de Mohammed, enterré sous l'appentis. C'était tellement bien fait que la police n'avait rien vu. Et le Mohammed, ils l'ont jamais retrouvé.

Latifa et moi, on doit faire une drôle de tête. Et tous les quatre, ils se marrent. De vrais gosses !


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