Le joueur de pipeau de Loneland



Cette histoire s'est déroulée il y a bien des années, dans le royaume de Loneland, qui est aussi une île. Ses habitants ne vivaient ni mieux ni plus mal que les autres, mais ils avaient le sentiment aigu de leur différence. Ils gardaient en eux le souvenir d'un passé glorieux et prospère, et ils n'admettaient pas que les choses avaient pu changer au point que leur pays n'était plus un objet d'admiration et de respect pour le monde entier.

Un point en particulier les inquiétait : à l'apogée de leur puissance, ils avaient créé des lois pour se déplacer sans formalités pesantes entre l'île et ses possessions à travers le monde, et ils n'avaient pas pensé à restreindre ces dispositions aux personnes originaires du Loneland ; et maintenant, ceux-là mêmes dont ils avaient autrefois colonisé les terres se répandaient dans le pays.


Ainsi, les étrangers arrivaient en masse, se reproduisaient entre eux, occupaient des quartiers entiers dans les villes, volaient le travail des îliens ou profitaient des aides sociales et du système de santé. Il y avait des noirs qui affichaient la couleur, des basanés qui jouaient sur les nuances, des blancs qui tâchaient de passer pour des autochtones, et même des jaunes dont on ne savait que penser, tant ils étaient discrets. Tout cela faisait que le Loneland se sentait en insécurité.

Dans un royaume ordinaire, le roi se serait occupé de régler la question, mais ce n'était pas possible dans notre île : outre que le roi était une reine, le peuple lui avait jadis retiré tous ses pouvoirs pour les confier à un parlement composé de membres choisis pour leur prestance et l’apparat de leurs perruques ; et de tous ses privilèges, la souveraine n'avait conservé que ceux de porter des chapeaux extravagants et de conduire sans permis. Bref, le roi qui était une reine ne pouvait rien pour le peuple, et celui-ci ne savait que faire.


***


La situation en était là lorsque se présenta à l'assemblée un homme bien singulier : vêtu d'un pourpoint à maheutre vert amande et de chausses pourpres, il ressemblait à ces personnages pittoresques qui accompagnaient le carrosse royal lors des défilés. Mais sa tignasse ébouriffée et son assurance montraient qu'il n'était pas un laquais. Il s'adressa avec hardiesse aux parlementaires et leur affirma qu'il détenait la solution au problème des étrangers, et qu'il en ferait profiter le royaume si et seulement si on le nommait à la tête du gouvernement.

Un grand tumulte suivit sa proposition. Les honorables membres de la chambre s'étaient levés et s'interpellaient bruyamment. Invectives, bourrades et horions furent échangés, créant une animation inédite dans ce lieu habituellement calme et compassé. Pendant ce temps, l'homme avait sorti d'une sacoche qu'il avait en bandoulière une flûte en roseau d'une belle longueur, et la tête inclinée sur son épaule droite, il se mit à jouer un morceau captivant, tantôt – ou plutôt en même temps – nostalgique et martial.

Et peu à peu, le silence se fit dans l’enceinte, tant cet air était puissant et suggestif. Il rappelait à tous les vertes campagnes de l'île, chères à leurs cœurs, la douceur de la bruine automnale comme les tempêtes d'hiver où les vagues montent à l'assaut des côtes. Il narrait les invasions ancestrales et les féroces combats en mer à travers lesquels la nation s'était construite. Il restituait le brouhaha d'un pub enfumé comme la quiétude d'une soirée dans un cottage et la saveur du breuvage national. Cet air était plus qu'une évocation de leur pays : il était leur pays, il était le Loneland tout entier.

Quand la flûte étira sa dernière note et que le joueur releva la tête, le silence était total. Les yeux des auditeurs étaient humides, mais brillaient d'une énergie nouvelle. Un premier "hourra" se fit entendre, puis un tonnerre d'applaudissements ébranla la salle et fit vaciller les lustres centenaires. L'homme fut nommé incontinent à la tête de l'île. Il ne perdit pas de temps à remercier les parlementaires. Il déclara simplement qu'il avait à se préparer, et qu'il donnait rendez-vous à la nation le surlendemain, sur la place principale de la capitale. Il demanda également que l'on réquisitionnât radios et télévisions pour transmettre l'événement en direct. Après quoi il repartit à pied, aussi simplement qu'il était venu…


***


Le jour annoncé, une foule impressionnante avait envahi la place du Cirque ; quelques étrangers, mais surtout des îliens venus par curiosité. Quand le joueur de flûte arriva sur l'estrade qui avait été dressée, tous purent enfin le voir et constater qu'il était bien comme on l'avait décrit. Habillé de façon identique à sa première apparition, hormis que maintenant ses chausses étaient vertes, et purpurin son pourpoint. Là encore, il ne perdit pas de temps en préliminaires et annonça qu'il allait tenir la promesse faite au pays. Et il sortit de son sac un nouvel instrument, une syrinx constituée d'un grand nombre de tuyaux de longueurs et de matières variées, réunis par une gouttière sur laquelle il posa ses lèvres.

Ce qui sortit de la flûte était bien éloigné de la première fois. Il n'y avait plus une mélodie, mais autant que de tubes. Et quand sa bouche se mouvait, c'était comme si des langues différentes s'exprimaient, avec chacune sa sonorité particulière, son phrasé original, son énergie propre. L'ensemble donnait aux auditeurs l'impression d'une cacophonie indistincte, mais ils sentaient pourtant que quelque chose les traversait, qui ne s'adressait pas à eux. Bientôt, le musicien quitta l'estrade, traversa lentement la foule, et voici que quelques personnes le suivirent, puis un plus grand nombre d’étrangers présents sur la place ou dans les immeubles voisins. Et lorsqu’il sortit de la ville et marcha vers la côte, la route commença à se remplir derrière lui : des hommes, des femmes, des enfants, venant de plus loin, qui l'avaient entendu sur l’un ou l’autre média. Et tandis qu'il avançait, sa suite grossissait de centaines, de milliers de gens de tout le royaume, subjugués par ces airs qui réveillaient en eux le désir envoûtant de leur pays d'origine.


Pourtant, l'instrument ne portait pas assez loin pour que tous puissent l'entendre, et le charme commença à faiblir. Alors que le joueur marchait d'un pas alerte, un nombre croissant de gens ralentissaient, puis s'immobilisaient soudain, hébétés, tout surpris de se retrouver sur cette route, avant de reprendre leurs esprits et de repartir d'où ils étaient venus. Enfin le musicien, maintenant suivi par à peine cinquante personnes, arriva sur la côte, toujours jouant ses mélodies. Là s'ouvrait un large tunnel dont on disait qu'il menait sous la mer jusqu'au continent, et qui est désormais bouché. Il y entra avec la poignée d'étrangers qui l'accompagnaient encore, et le son de sa flûte décrut rapidement. Une femme et deux enfants réapparurent, l'air égaré. Puis la musique se tut. Et depuis, on n'entendit plus jamais de nouvelles des disparus.


***


Certains disent qu'ils ont fini par ressortir du tunnel, et qu'ils vivent en paix sur le continent. D'autres, plus nombreux, pensent que le tunnel les a conduits en enfer, que le flûtiste est un auxiliaire du Diable, qui l'envoie, sous des habits divers, attiser la division chaque fois qu'une étincelle de discorde menace d'enflammer un pays. Et ils ajoutent que même s'il échoue parfois comme au Loneland, le Diable ne cessera pas son combat tant qu'il n'aura pas atteint son but : que chacun de nous voie tous les autres comme des étrangers.


Image : Wikimedia Commons

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