Le monde d'après



Le visage de Florence apparut sur l'écran. Elle eut un pâle sourire.

— Bonjour, mon cœur !

Quelques rougeurs lui marquaient la peau, sans doute le port répété du masque. Rien de plus normal, mais Romain se sentit coupable.

— Pas trop fatiguée, ma petite infirmière chérie ?

— ça va, ça va. On résiste, comme dans la chanson. L'équipe est vraiment soudée… Mais tu me manques !

La phrase qu'il redoutait d'entendre.

— Moi aussi, je voudrais tellement être avec toi. Mais avec ton travail, c'était pas possible.

Ils en avaient interminablement débattu avant : leurs appartements respectifs étaient vraiment exigus ; en plus, il y avait les horaires chaotiques de Flo, et le risque de contagion. Il le lui rappela doucement.

— Je sais, soupira-t-elle, mais c’est si long.

— Il faut tenir le coup ! C’est bientôt fini !

À l'époque, il avait craint que leur relation ne résiste pas à une cohabitation forcée. Il n'avait pas voulu prendre ce risque, et avec la poursuite du confinement, il s'en était félicité – in petto.

Ils continuèrent à échanger. Elle retrouvait peu à peu son entrain. Romain s'en réjouissait, mais il avait du mal à entretenir le dialogue. Chaque fois, l’absence de contact, l'impossibilité de la serrer dans ses bras le rendaient gauche, incapable de lui dire ce qu'il éprouvait. Bien sûr, Florence le sentait.

WhatsApp le tira d'embarras.

— Mon boss cherche à me joindre, c'est important. Tu ne m'en veux pas si on raccroche ? Tu me contactes demain ?


Un café plus tard, il rappelait Frank. Comme dab, Franck était chaud bouillant, il alla droit au but : "Alternatives !" jouait gros en cette période charnière où les thèmes qu'il défendait étaient à la une de l'actualité, mais où "en même temps" le nombre de blogs, sites et journaux en ligne concurrents explosait.

— C'est un vrai quitte ou double. Ce coup-ci, on doit accrocher le top 20 des pure players, ou bien on disparaît du paysage. Il faut que tu me trouves l’idée qui fait la différence, qui nous fera décoller.

— Je fais le max, Franck ! Quelle est la deadline ?

— On est mercredi. Lundi, c’est la levée du confinement, le jour d'après. Il me faut ton post relu et validé pour dimanche minuit. Et tu peux me joindre 24/24 d'ici là.

Pour un peu, il aurait fallu le remercier d'être disponible. Et Romain n'avait plus rien à négocier.

— Alors le mieux est que je m'y remette. Salut Franck !

Le décompte était enclenché. Il lui restait quatre jours, et il n'avait pas jugé utile d'avouer qu'il n'avait pas l'ombre d'une idée.


Le samedi, Romain en était au même point. De ses méthodes habituelles pour stimuler sa créativité – musées, balades au parc, Jean-Sébastien Bach en boucle – deux étaient inaccessibles, et la troisième s'avérait insuffisante. Son stress montait comme son taux de caféine. Mais le pire était qu'il était sans nouvelles de Flo. C'était à elle de l'appeler – toujours ses horaires ; mais depuis leur dernière visio, elle lui avait laissé un seul message téléphonique en lui promettant de le contacter aujourd'hui. Romain l'attendit toute la journée, lui adressant des SMS tout en essayant d'avancer sur son travail. Peine perdue. À minuit, il se coucha inquiet. Il se leva à sept heures après un sommeil en pointillés et consulta ses appareils. Il avait un mail de Florence, posté un peu avant cinq heures du matin. Il l'ouvrit avec un peu d'angoisse. C'était justifié.


Romain,

Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit. J'ai beaucoup réfléchi à ce que j'allais t'écrire, mais ça n'est pas forcément plus simple.

Tu es quelqu'un de charmant, et je t'aime. Mais… ça fait quatre ans que nous sommes ensemble, et je ne sais toujours pas où tu veux aller, et si tu veux y aller avec moi. Je sors avec un ado de 36 ans – intelligent, drôle, et même inventif, si tu vois de quoi je parle – mais immature.

Je vais pas prétexter la fameuse horloge biologique des femmes. En plus, je ne sais pas si c'est vraiment ça, mais vivre au présent, ça ne me suffit plus. J'ai besoin de quelqu'un avec qui je puisse me dire que je vais vieillir – que nous ayons des enfants ou pas, tu vois, je ne suis pas obsédée. Et surtout, j'ai besoin de quelqu'un qui ait besoin de moi. En tout cas, plus que toi.

Tu vas trouver tout ça illogique – je t'aime, je te quitte ! Peut-être bien, mais je sens que c'est ce que je dois faire. Pendant ces deux mois où nous étions confinés chacun de notre côté, par ton choix (elle avait souligné les trois mots), tu t'es surtout préoccupé de sauver le monde, avec tes articles. C'est très masculin, mais j'aurais préféré que tu te soucies de sauver notre couple ; enfin si pour toi c'était un couple.

Voilà… je pourrais encore écrire pendant des heures. À quoi bon… prends soin de toi, et s'il te plaît, n'essaie pas de me joindre ou de me revoir.

Pardonne-moi le mal que ma lettre va te faire.

Je te souhaite vraiment d'être heureux.

Flo.


Il termina sa lecture, les yeux pleins de larmes. Et dans le cerveau, un tumulte de questions que même Bach n'aurait pu pacifier. Une pensée surnageait dans ce tourbillon : "ce n'est pas le moment !" On était dimanche, dernier jour de confinement, et au lieu de fêter ça avec Florence lundi, il fallait qu'il encaisse le désastre de cette rupture, qu'il ravale son chagrin et se sorte des tripes un article historique pour sauver son journal.

C'était trop. Il s'affala sur son lit, espérant que le sommeil reviendrait le cueillir. Au lieu de cela, il visualisait la lettre de Florence, en lisait et relisait mentalement tous les mots.

Soudain il sursauta. Quelque chose venait de se déclencher, au plus profond de son cerveau. Il connaissait cette sensation, c'était son eurêka à lui. Il bondit jusqu'à son ordinateur pour vérifier le mail… c'était là : elle avait écrit : "C'est très masculin…" Le cadeau d'adieu de Florence ! Il avait son article !


Quatre heures plus tard, il postait son texte. Franck le rappela 20 minutes après. Le ton de sa voix était triomphal.

— Je savais que je pouvais te faire confiance ! C'est du très beau boulot, Romain ! C'est structuré, original, c'est pêchu, je dirais même couillu !

C'était un compliment paradoxal par rapport à l'article…

— Merci ! Des critiques ?

— J'ai tout lu et relu, et je n'ai que deux remarques.

— Oui ?

— Le titre, c'est quand même trop. Je te propose "changer" au lieu de "sauver"

Romain réfléchit un instant. Franck avait raison.

— D'accord. Et le deuxième point ?

— La signature. J'imagine que c'est difficile pour toi, c'est pour ça que ça t'a échappé. Penses-y et renvoie-moi le tout. Encore bravo ! Et il raccrocha aussi sec.

Il ne fallut pas longtemps à Romain Pugeot pour comprendre ce que Franck voulait dire, et se résigner. Le lendemain à cinq heures, le billet était en ligne sur le site d'"Alternatives !", et repris le matin même dans les revues de presse des radios, avant de faire le buzz que l’on sait. Avec le recul, on peut dire qu'en opérant la jonction entre féminisme et écologie, cet article a marqué notre entrée dans le monde d'après. Il s’intitulait :


CE SONT LES FEMMES QUI VONT CHANGER LE MONDE !

par Romane P.


Image : AlexChirkin, CC0, via Wikimedia Commons

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