Les p'tits bouleaux



Ces temps étaient différents. L'optimisme qui avait marqué les décades précédentes s'effritait sous les coups des crises successives. Ou bien en raison directe du vieillissement de la population des pays occidentaux…

Tout commença lors d'une excursion de Marc Tavernier à proximité de Yellowknife, dans ce que nous appelons le Grand Nord, oxymore étonnant si l'on considère que le Nord se rétrécit jusqu'à n'être plus qu'un point au niveau du pôle. Toujours est-il que Mark était doté d'une excellente mémoire visuelle. Il se souvenait de son précédent passage, cinq ans auparavant, et fut frappé de constater que la population de jeunes bouleaux s'était encore accrue ; c'était maintenant les arbres adultes qui détonnaient avec leur hauteur anormale.

Marc était un écologiste convaincu, amoureux platonique et forcément transi des grandioses paysages canadiens, mais ce n'était pas un spécialiste des forêts. Il prit des photos, quelques échantillons de feuilles et de chatons et regagna le Québec.

Il se passa quelques semaines avant qu'il pense à les montrer à une collègue botaniste de son université. La collègue s'empressa de les examiner avec le secret espoir de se rapprocher ainsi de Marc, dont le physique de bûcheron mal équarri ne la laissait pas indifférente. Mais le résultat de ses analyses relégua ses intentions inavouables au second plan. La conclusion était formelle : il ne s'agissait pas de jeunes bouleaux, mais de bouleaux adultes, d'un gabarit différent. Pour tout dire, des bouleaux nains, d'une espèce jusqu'ici inconnue.


Hélas pour mademoiselle Paquette, le voyage d'études qu'elle avait envisagé, avec Marc comme guide et compagnon, n'eut pas le temps de voir le jour. C'est que, dans ce monde globalisé, les informations se précipitaient. À peine avait-elle eu le temps de signaler sa découverte à la communauté scientifique que les revues et réseaux spécialisés étaient inondés d'alertes et de communications confirmant le phénomène. De toutes les régions boréales, sauf de Madrid, et de toutes les zones steppiques à la végétation bouleautique, les mêmes informations convergeaient. Les bouleaux traditionnels reculaient et laissaient la place à ce que le Canada avait baptisé "les p'tits bouleaux". Le fait divers devint affaire écologique, donc politique.


Les politiques, comme on sait, n'aiment ni les surprises ni le manque de prise. Leurs premières réactions allèrent donc du scepticisme au déni pur et simple. Tandis que le gouvernement canadien dépêchait des missions scientifiques tout en minimisant le phénomène, l'opposition décréta d'emblée que cette catastrophe était la conséquence aussi irréversible que prévisible de l'exploitation éhontée du gaz de schiste. Exploitation qu'elle dénonçait depuis des années, avec d'autant plus de vigueur qu'elle ne se sentait pas tenue de proposer de substitut à sa contribution essentielle au P.I.B. national.

Bien différente fut la réaction russe. Dans ce pays où le bouleau est un emblème national, son nanisme ne pouvait être facilement accepté. Une première campagne d'information, au sens soviétique du terme, mit en lumière les fake-news en provenance de la CIA, aveuglément relayées par des médias occidentaux trop naïfs. Le leitmotiv "malenkiye berezki, niet" ponctuait des révélations exclusives, dont l'aveu d'un agent étranger opportunément capturé en Sibérie avec de grandes quantités de chatons de p'tits bouleaux sur lui. Un opposant notoire, qui diffusait sur les réseaux sociaux des vidéos de drones survolant la Taïga clairsemée près de Podgornoïe fut arrêté et avoua avoir falsifié ses reportages, quelques jours avant de succomber à un banal rhume de cerveau.


À l'inverse, les gouvernements scandinaves, alarmés par cette mutation qui pouvait ruiner une part inestimable de leur patrimoine et l'écosystème de leurs pays, lancèrent une collaboration à grande échelle avec les scientifiques pour étudier le phénomène et stopper le déclin du bouleau. Botanistes, biologistes, écologistes, mais aussi éthologues, psychologues et sociologues s'associèrent pour à la fois embrasser les moyens de combattre la dégénérescence de l'espèce et tenter d'en réduire les conséquences.

Des recherches fouillées révélèrent qu'on avait en réalité affaire à la Betula nana, arbrisseau culminant à un mètre de hauteur. Une mutation marginale semblait en avoir fait une espèce invasive, mais était-ce la cause réelle ? Les chercheurs évoquaient le réchauffement climatique, la pollution, l'empreinte accrue de l'homme dans des territoires jusque-là préservés, ou encore l'évolution de la faune sous la pression de ces facteurs conjugués. Bref, la seule véritable conclusion des scientifiques était un aveu d'impuissance face à l'expansion rapide de la Betula nana.

Le constat économique et écologique était des plus inquiétants : diminution de la biomasse et des capacités d'absorption du CO2, obligation de limiter l'utilisation des bouleaux dans le bâtiment et l'industrie. Mais les sociologues soulignaient aussi l'impact sur les modes de vie des Scandinaves et la nécessité de réduire la bouleau-dépendance de la collectivité. Avec des attendus assez proches, les psychologues insistaient sur l'importance du travail de deuil à conduire, préconisant une aide de l'état pour financer des consultations gratuites pour accompagner cette transition.

Un éthologue bien connu pour ses travaux sur la résilience fit paraître un opuscule, " vivre sans bouleaux", qui eut un retentissement mondial. Une floraison d'ouvrages pratiques ou de bien-être, tous imprimés sur papier recyclé ou issu de résineux, inonda les librairies et les cerveaux. Le jus de bouleau, boisson terriblement tendance, fut proscrit et laissa la place aux tisanes du même bois. Le bouleau devint une espèce protégée. Les spas, les saunas, les chalets, les meubles durent utiliser d'autres essences que lui, et l'on perdit peu à peu l'habitude de sa teinte si particulière. Dix ans après le début de la crise, il avait disparu des maisons, et tout compte fait, le monde s'y était accoutumé. On ne parlait plus des p'tits bouleaux. On vivait avec.


C'est alors qu'une autre inquiétude surgit, d'abord à bas bruit, puis, de confirmation en confirmation, prit une ampleur considérable : partout dans le monde, dans les régions arctiques comme dans les pays tempérés ; dans les sols argileux, où elle poussait spontanément ; dans les jardins potagers où on la cultivait avec amour ; en hiver dans les serres des maraîchers, au printemps sur les terrasses ou dans les pots sur les balcons des villes ; et surtout et finalement dans les cuisines, où elle venait améliorer l'ordinaire, l'oseille se faisait rare.


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