Nantes - Paris - Nantes



C'est arrivé la nuit, et la nuit on est plus fragile, le cerveau est un peu vague(1). Sans doute la raison pour laquelle cette histoire a pu se dérouler ainsi.

Je rentrais d’un rendez-vous avec un possible employeur. Un naufrage ! Le TGV à prix cassé qui devait me déposer à Montparnasse à 13h49 avait pris treize minutes dans la vue ; les travaux dans le métro m’en avaient coûté autant ; enfin, une erreur sur le numéro de rue de ma destination m’avait fait cavaler le long du boulevard de Courcelles pour arriver avec vingt minutes de retard, stressé, en sueur et déjà en position perdante. Quant au déroulement de l’entretien, j’hésitais entre le passer en revue à nouveau ou l’oublier au plus vite.


Revenu à la gare avec quatre heures d’avance, j’avais tenté d’avancer mon horaire de retour. Peine perdue ! Les machines automatiques m’avaient jeté les unes après les autres. L’agent rencontré après un quart d'heure de queue, lui, m'avait affranchi : mon billet à tarif très réduit n’était pas échangeable. Fauché ou pressé, il fallait choisir ! Au moment où j’allais manifester un zeste d’irritation, il s’était pourtant racheté brillamment.

— Vous savez que votre train part d’Austerlitz ! Ici, vous êtes à Montparnasse !

Bon sang ! J’avais portant bien noté cette anomalie, mais les automatismes l'avaient emporté. Depuis des dizaines d’années que j'effectuais de temps à autre le trajet entre Paris et Nantes, je passais toujours par Montparnasse. Mais ça, c’était avant, quand j’avais les moyens. Ce soir, il fallait faire avec Austerlitz, et un OUIGO qui mettait à peu près deux fois plus de temps que le TGV. Bref, plus qu’à reprendre le métro et rejoindre l’autre gare. Le bon côté de la chose, c’était qu’une fois arrivé à Austerlitz, je n’aurais plus que trois heures à patienter.


Ça restait beaucoup. La gare semblait avoir subi l’une de ces micros tornades qu’engendre désormais le réchauffement climatique. Travaux partout, barrières bloquant ou détournant les voyageurs de l’itinéraire fléché, distributeurs de boisson ou de nourriture HS. Je finis par trouver l’unique boutique ouverte et me procurer sandwich et boisson pour le trajet.

Je m’assis dans la zone baptisée « espace d’attente ». Autour de moi, non pas l’agitation fiévreuse de Montparnasse, mais plutôt une atmosphère de résignation qui collait à l’aspect des lieux. La sono, défectueuse, crachait par intermittences des messages d’alerte sur la présence de pickpockets, le retard des trains ou leurs prochains départs. Je passai le temps qui me restait à tenter en vain de me connecter au wifi et à regarder avec suspicion les pigeons qui déambulaient sur la poutrelle au-dessus des tables, passant parfois à la verticale exacte de mon ordinateur portable. Un peu avant 20 heures, le haut-parleur catarrheux annonça le numéro de quai du Paris-Nantes ; j’avais échappé au pire.


Le quai n’était pas très animé, mais quelques voyageurs m’avaient tout de même précédé. Lorsque j’entrai dans le wagon, un bouchon s’était formé. Une énorme valise bloquait le couloir, le compartiment bagage étant déjà bien trop rempli pour l’accueillir. Entre cette valise et une autre plus petite, une femme, la quarantaine désemparée, s’excusait auprès de chaque passager qui se faufilait. J’en fis autant, posai mon sac à ma place, puis une pointe de culpabilité me fit revenir voir si je pouvais me rendre utile. Je pouvais !

— Bonjour ! Si on enlevait ces deux petites valises, là, on pourrait caser la vôtre !

— Oui, mais qu’est-ce que vous allez faire de celles-là ?

— Et bien, je les empile au troisième étage, sur les autres.

— Mais que vont dire les personnes qui les ont mises ?

Bonne question, en effet. Tandis que je procédais à la manœuvre, sans laisser voir ma difficulté à hisser le bagage démesuré à hauteur d’épaule, une passagère se manifesta. Autant la première semblait d’un contact facile, autant la seconde, plus jeune et plus frêle, paraissait timide. Elle nous montra son bras gauche à demi replié, comme pour s’excuser.

— J’ai un problème au coude, je ne pourrai pas attraper ma valise aussi haut !

Un bandage entourait effectivement son avant-bras. Je la rassurai.

— Je descends au terminus. Je viendrai vous aider.


Elle me remercia, l’autre aussi. J’échangeai un petit moment, le temps de connaître leurs destinations : Saint-Pierre-des-Corps pour les deux. J’allai m’asseoir, avec un dernier merci des voyageuses. Je m’étais fait des amies. Même si ça ne compensait pas mon rendez-vous calamiteux.

Toujours pas de wifi valide, pas le courage d’ouvrir mon livre. Il restait le casse-croûte, vite avalé. Avec la nuit, la fatigue accumulée, je tombai dans une sorte de rêverie éveillée. Les événements de la journée se télescopaient et les émotions se mêlaient dans ma tête. Mais peu à peu, ma frustration, mon sentiment d’échec, mon amertume s’estompaient. La gratitude manifestée par les deux femmes les dissipait doucement. Comme si le fait de rendre ce modeste service avait plus de valeur que de se vautrer à un entretien de recrutement. Je découvrais, étonné, la façon dont ma psyché réévaluait mes actes à sa guise. Ma BA dérisoire lui suffisait pour me réhabiliter. Et au soir de ce voyage inutile et coûteux, je ressentais une satisfaction paradoxale et une sérénité que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps.


Quand le contrôleur annonça l’approche de Saint-Pierre-des-Corps, je me levai et partis vers le compartiment bagage à l’arrière. La propriétaire du monstre m’attendait déjà. Je lui attrapai sa valise, qui obstrua à nouveau le couloir. D’autres passagers vinrent s’agglomérer, puis ma deuxième protégée, à laquelle je transmis son bagage. Elle me salua et partit vers l’autre sortie du wagon, moins encombrée. Ma mission d’ange gardien touchait à sa fin. Il ne me restait plus qu’à aider la première à descendre.


Le train freina, s’arrêta. Elle sortit la dernière. Je la regardai marcher le long du quai vers l’avant du convoi, avant de retourner m’asseoir. Nous repartions déjà, remontant lentement la file des voyageurs, et je vis que les deux femmes s’étaient rejointes. Debout côte à côte, le visage tourné vers mon wagon, elles attendaient visiblement mon passage pour me faire un dernier au revoir. J’en eus presque les larmes aux yeux – sans doute le contrecoup du stress de la journée.


J’arrivai à leur hauteur ; la plus grande découvrit toutes ses dents en un large sourire. La seconde leva sa main gauche pour me saluer, le bras presque tendu malgré son bandage. Sa main droite agitait joyeusement mon portefeuille. (1) L’écrivain Eugène Savitzkaya, interview non daté.



Image : Mbzt, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

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