Premier avril

Co-écrit avec Cécile N.

Elle me fait signe d'entrer. Les mots se bousculent pâteux dans sa bouche, elle mâche négligemment un chewing-gum. Je ne comprends pas bien ce qu'elle dit. Elle continue d'essuyer les tables vides. Sa démarche est lasse, ses mouvements pesants, son corps fatigué.

Son chignon s'est écroulé, ses cheveux blonds délavés lui tombent dans les yeux. D'un geste lent elle hausse les épaules et relève une mèche rebelle en me faisant un sourire. Les lumières du néon accentuent la pâleur de sa peau. Elle range les chaises et retourne derrière son comptoir.

Il fait nuit depuis quelques heures déjà. Nous sommes en hiver. Le café se vide peu à peu de ses derniers clients, ce sont tous des habitués du quartier, des gens esseulés, ceux qui y passent presque toute la journée. Nadine les accueille, elle est leur réconfort, leur confidente. Elle m'a dit un jour : « Je suis plus indispensable ici que le docteur, je devrais faire payer la consultation moi aussi ».

Deux personnes, face à face, s'attardent en silence assis autour d'une table vide. A côté, un homme jeune discute avec une femme d'âge mûr qui semble fâchée, peut-être sa mère.

Une dame corpulente prend un temps fou pour enfiler son manteau, mettre son bonnet et ses gants avant de passer embrasser « la patronne ». Il fait froid. « A demain ma chérie ». Au bar, trois gaillards bruyants s'attardent avant de payer leurs consommations. Ils miment une bagarre en dansant avant de saluer l'assemblée. Puis s'approchent du bar et font la bise à Nadine à leur tour. « A demain ».

Au fond de la salle, assis sur la banquette rouge usée, un homme, le regard lointain, tripote un crayon. De temps en temps il semble écrire ou gribouiller un dessin sur un petit carnet. Il n'a pas l'air décidé à quitter les lieux.

Pourtant il est l'heure de fermer, toutes les autres tables sont vides.

« Assieds-toi là, dit-elle en m'indiquant une chaise près de la fenêtre, j'arrive »

On voit que cette femme fût belle, il n'y a pas si longtemps. Aujourd'hui, ses yeux sont rouges. Elle renifle, essuie son nez avec sa manche. « Quelle dégringolade », me dis-je en la regardant. D'un geste brusque, elle pose une bouteille de vin blanc et deux verres sur la table et vient s'asseoir en face de moi.

« Allez, on va trinquer toutes les deux, buvons… ».

Elle a déjà beaucoup bu ce soir me semble-t-il. Sa voix est rauque, il y a dans son attitude comme un défi, une vengeance.

« Quel salaud… justement ce jour-là… tu te rends compte »

Je ne me rends pas vraiment compte, je ne sais pas grand chose d'elle si ce n'est qu'elle tient ce café depuis plusieurs années et qu'elle est triste ce soir et en colère.

Elle est venue me chercher dans ma boutique tout à l'heure à côté, me lançant, comme un ordre « Viens, viens me rejoindre à la fermeture, je t'invite, c'est mon anniversaire ; Tu ne peux pas me laisser seule ce soir ». J'ai répondu « Bon anniversaire, mais, je ne peux pas, j'ai du travail et on m'attend pour dîner ». En réalité je craignais de devoir passer la soirée avec elle. Elle a répliqué : « Tu ne peux pas me laisser tomber, je t'attends. »

J'ai fermé ma boutique et j'ai décidé de faire un tour rapide par le café, de la saluer avant de rentrer chez moi.

Et voilà, maintenant je suis prisonnière de cette femme qui me parle depuis une demi-heure, en finissant son verre. J'oublie mes devoirs et je tente de comprendre son histoire.


***


En fait, je la reconstitue avec les méandres de son discours ; de ses phrases hachées, incomplètes, de ses retours en arrière, de ses coq-à-l'âne. Elle est née un premier avril, ça s'est sûr, et ça la travaille.

— J'en veux à ma mère, tu sais ! Elle aurait pu se retenir un peu, c'était l'affaire de 5 heures, c'est pas grand-chose. Ou alors se faire faire une césarienne, avant le Week-End. Ça aurait tout changé !

Devant mon air ébahi, elle explique.

— Tu peux pas comprendre. Toi, avec ta classe, on voit bien que t'es pas du même monde que moi. Mais là d'où je viens, y'a pas besoin de grand-chose pour devenir le souffre-douleur de la classe. Alors, être née un premier avril, tu penses…

Une gorgée de Picon-Corona lui sert de ponctuation. Tenir un bar, ça permet au moins de choisir son poison. Je proteste mollement.

— Crois-moi, ma vie n'a pas été un chemin semé de roses – ou alors, il y avait les épines avec !

Elle se débarrasse de ma réponse d'un haussement d'épaules. Du reste, ma vie ne l'intéresse pas, je suis juste les oreilles qu'elle a choisies pour accueillir son malheur. Et compatir.

— Ce mec, c'est un salaud !

C'est net, et définitif. En plus, elle a sans doute raison. Concernant les hommes, mes stats personnelles allaient plutôt dans son sens, jusqu'à ces derniers mois. J'opine de la tête.

— Un salaud, une ordure, une raclure !

J'attends la suite. Elle vient après un reniflement et une lampée de Picon-bière. Mais ce n'est pas la suite, c'est une question.

— Tu me trouves comment ? Je suis encore pas mal, hein ?

Pas le moment d'hésiter.

— Bien sûr ! Tu peux encore plaire ! Il faut juste que tu t'occupes un peu de toi.

Ce serait bien aussi qu'elle lève le pied sur l'alcool, mais ce n'est pas le moment de lui dire. Et ce soir, elle n'est pas à son avantage.

Elle éclate en sanglots. Je lui tapote la main. Elle me fait pitié, mais je ne peux pas faire beaucoup plus que l'écouter.

— On devait partir ensemble, on avait tout organisé. Un week-end à Venise, en amoureux, pour mon anniversaire ! Tu parles !! J'aurais dû me douter que ça aller foirer. Ça foire toujours.

Le dernier client s'est levé, il est derrière elle, il attend pour régler. Des yeux, je lui fais signe de partir discrètement. Il s'éclipse.

— Et alors, qu'est-ce qui s'est passé ?

Je serais mieux chez moi, mon chéri va m'attendre, mais Nadine a besoin de s'épancher.

— Il voit une autre femme ! Depuis des mois ! Et cette pourriture a annulé les billets en douce. Même pas le courage de me le dire en face.

J'en frémis d'indignation ! Aucune femme ne mérite d'être traitée ainsi. Nadine a raison, les hommes sont vraiment des porcs.

— Et comment tu l'as appris ?

Elle s'effondre sur la table. Elle n'a pas lâché le verre, comme si c'était la bouée qui lui permet de ne pas sombrer. Elle hoquette.

— L'agence m'a appelée pour confirmer l'annulation.

J'ai pris un kleenex et je lui tamponne les joues. C'est bien un naufrage qui se déroule, avec moi dans le rôle du sauveteur en mer. Je lui caresse les cheveux, elle reprend un peu de couleur. Mais il faut qu'elle vide son sac. Elle poursuit.

— Je te dis pas ma réaction au téléphone. Je leur ai hurlé ce que j'avais sur le cœur. Et après, j'ai foncé au salon de coiffure.

Mon cœur saute deux ou trois battements.

— Chez Antoine ?

Elle a un sourire mauvais.

— Ouais, Antoine ! Tout le monde en a profité. Je l'ai pas lâché avant qu'il m'ait tout avoué. La seule chose que j'ai pas, c'est le nom de la pétasse qu'il saute. Mais je saurai !

Je me sens soudain très mal. Je crois que je ne vais pas rentrer tout de suite.

— Nadine, tu peux ressortir la bouteille de Picon ?


Photo : Wix



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