Si par un soir d'hiver, un voyageur



Si par un soir d'hiver un voyageur qui a quitté cette ville depuis des années arrive à la gare de Nantes, disons par le TGV de 19h35, il a toutes les chances d'être accueilli à la sortie du train par une bruine fraîche et désagréable. Il cherche à gagner le passage souterrain qui fait la liaison entre les entrées Nord et Sud. Mais les passagers ne s'enfoncent plus dans le sol de la gare, comme autrefois ; ils s'élèvent par des escalators jusqu'à une mezzanine monumentale posée en travers des quais sur des jambes torses de béton blanc, comme un insecte géant de ciment et de verre.

Ce voyageur, c'est toi, tu l'as bien compris ; embarqué dans la rampe d'accès et dans cette histoire, tu débouches dans la mezzanine par la baie vitrée Est, curieux d'explorer ce nouvel espace. À gauche et à droite, aussi loin que tu regardes, des arbres réduits à des ramures blanches font mine de soutenir un faux plafond de feuilles triangulaires couleur perle. Dans l'axe du bâtiment, des boutiques comme autant de cubes de verre posées sur le sol gris-brun. Tu traverses pour aller contempler la ville depuis la baie Ouest. Peut-être apercevoir le château, la tour Bretagne ? Mais il est tard, et l'éclairage du lieu ne te permet pas de voir autre chose que ton reflet dans les vitres. Un trentenaire masqué au crâne un peu dégarni, dont les yeux inquiets cherchent à percer l'avenir et la nuit.

Tu te souviens maintenant que tu n'as pas mangé dans le train, et tu as faim. Tu reviens vers les boutiques que tu as négligées dans ta hâte et tu repères un resto vers lequel tu te diriges. Le temps d'y arriver, une jeune femme en manteau rouge, que tu ne vois que de dos, s'en échappe d'une démarche souple et gracieuse – et la façon dont tu la suis des yeux semble indiquer que tu es sur la voie de la guérison, si tu veux mon avis. Tu veux entrer, mais la porte est déjà verrouillée. Une serveuse en train d'enlever son tablier te montre d'un geste d'excuse les horaires affichés sur la vitre : du Lundi au Vendredi, de 9 heures à 20 heures. Tu aurais dû commencer par-là, au lieu de rêvasser devant ton reflet. Tu viens de rater un casse-croûte, et peut-être plus que cela.

Un auteur moins compatissant que moi pourrait te laisser là, et passer à un récit plus prometteur, t'abandonner pour un personnage plus docile ou simplement plus cohérent ; car en vérité, quitter Paris pour rentrer à Nantes refaire ta vie, sous le coup de la rupture sentimentale qui t'a dévasté cet été, était-ce bien raisonnable ? Quant à plaquer ton emploi pour cette start-up que tu ne connais que de réputation… j'hésite à t'accompagner.

Ce que je peux faire malgré tout, c'est te donner une seconde chance. Qu'en penses-tu ? Attention, j'ai dit seconde, pas deuxième ! Tu saisis la nuance, j'espère. Alors saisis aussi cette chance ! Moteur !


L'escalator t'emporte et tu débouches dans la mezzanine par la baie vitrée Est, curieux d'explorer ce nouvel espace. À gauche et à droite, aussi loin que tu regardes, des arbres réduits à des ramures blanches font mine de soutenir un faux plafond de feuilles triangulaires couleur perle. Dans l'axe du bâtiment, des boutiques comme autant de cubes de verre posées sur le sol gris-brun. Tu aurais bien traversé pour aller contempler la ville depuis la façade Ouest, mais tu te souviens que tu n'as pas mangé dans le train, et tu as faim. Tu repères un restau vers lequel tu te diriges. Il est encore ouvert, puisqu'une jeune femme en manteau rouge, que tu ne vois que de dos, est attablée sur le long comptoir du fast-food.

La serveuse t'accueille d'un sourire masqué, contrôle ton passe et t'informe qu'il te reste 15 minutes pour consommer. Tu te poses à une distance respectueuse de la cliente, mais tu as choisi l'autre côté de la table, ce qui te permet de la dévisager à la dérobée – c'est vrai qu'elle est jolie, mais je croyais qu'il n'y avait toujours que Françoise dans ta tête. Et d'ailleurs la femme semble s'être rendu compte que tu l'observes. Elle aussi te lance quelques regards, et le dernier est appuyé, franc et curieusement amical. Voici qu'elle se lève, s'approche et s'accoude en face de toi.

— Bonsoir, Lucas !

Tu sursautes et tu rougis. Tu cherches dans ta mémoire. Un blanc. Tu dois avoir l'air stupide. Elle rit, d'un rire clair et moqueur.

— Marion ! Tu oublies toutes tes copines de fac, ou c'est seulement moi ?

Tu es encore plus confus. Vous étiez plutôt proches, à un moment, et puis un autre… tu bredouilles.

— Non, Marion, bien sûr ! Comment tu vas ? Et comment va… Vincent ?

Elle éclate de rire à nouveau, agite sa main gauche, dépourvue d'alliance.

— Fais comme moi. Oublie ce crétin. Dis-moi plutôt ce que tu fais à Nantes. Ou plutôt, ça va fermer, allons prendre un verre, on se racontera nos dix dernières années.


Elle te prend le bras, d'autorité. Tu te laisses faire… ou pas ! C'est toi qui choisis. Cette histoire-là n'appartient plus à celui qui l'a écrite jusqu'ici, ni à ceux qui la lisent. C'est désormais la tienne.

Il te reste à la vivre.


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