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Une décision difficile


François Dugland

16 rue Georges Braque

75014 Paris


Conseil Constitutionnel

2 rue Montpensier

75001 PARIS


Paris, le 10 mai 2027

LRAR

Monsieur le Président,


Quinze jours se sont écoulés depuis le deuxième tour de la présidentielle. Pendant cette période, comme beaucoup d'entre nous, je suis passé de la sidération à l'espoir – le recomptage des voix – puis à une sorte d'accablement. Accablement aggravé par le fait que j'ai une responsabilité particulière dans cette situation inédite. Ce courrier tardif assume cette responsabilité, mais vise surtout à réparer le dommage infligé à la nation.

Auparavant, je dois vous resituer mon cheminement intérieur au cours du mois d'avril, et ce qui m'a conduit à cette décision que l'on peut après coup qualifier de funeste.

Monsieur le Président, soumis au devoir de réserve, vous n'avez pas commenté la campagne électorale, riche en coups de théâtre et de Jarnac (ville natale d'un ancien président qui s'y connaissait). Permettez-moi de vous dire que je le regrette. J'aurais aimé, comme beaucoup de Français, avoir votre avis expert et désintéressé, celui d’un homme qui a tout connu de la politique, y compris les sanctions judiciaires, et s'en est retiré.

Faute de votre éclairage, j'ai tenté de me faire ma propre idée sur les candidats du premier tour, et de discerner ce qui serait le mieux pour la France. J'ai en effet atteint un âge où les aspirations personnelles comptent moins pour moi que l'avenir des jeunes et celui du pays. C'est aussi pour cela que j'étais d'emblée dans une grande difficulté pour choisir.

Tous les candidats affichaient des propositions étonnamment séduisantes et innovantes. J'ai beau y être habitué, cette bouffée périodique de créativité politique me rend euphorique et me fait à chaque élection me réjouir d'être français. Ce n'est pas mon épouse, d'origine germanique, qui me contredira, elle qui s'émerveille du contraste avec les mornes et austères campagnes électorales d'outre-Rhin. Bref, je restai dans l'isoloir avec trois bulletins entre lesquels j'optai finalement pour celui du candidat dont le nom était le plus difficile à prononcer. Je sais, ce n'est pas glorieux, mais j'avais l'impression de réparer ainsi une injustice qui m'a épargné, mon nom étant de ceux qu'on retient aisément.


*****

Après le premier tour, j'espérais que mon choix deviendrait plus facile. Hélas, comme l’évolution des sondages le laissait pressentir, semaine après semaine, les divisions des extrêmes leur furent fatales. Restèrent en piste le candidat de la majorité sortante et le candidat écologiste, auquel s'était ralliée la gauche modérée. Pour moi, dont les convictions sont fondamentalement centristes, c'était la pire des situations. J'avais quinze jours pour trancher entre un candidat incarnant orthodoxie financière et sécurité et un autre prenant à bras le corps le défi majeur des prochaines décennies. Choix difficile, choix douloureux, aux conséquences capitales.

Le programme écologiste m'attirait, avec sa promesse de mettre fin dans les cinq ans au nucléaire ainsi qu'aux énergies fossiles, tout en subordonnant l'implantation des éoliennes et des fermes solaires à l'acceptation locale. Mais en face, on proposait un très concret et sérieux plan d'augmentation du pouvoir d'achat : compensation des hausses de l'énergie, RSA pour les moins de 26 ans, indexation des retraites, baisse des impôts et des prélèvements sociaux et fiscaux pour tous. Avec en prime, la promesse de la réduction rapide de l'endettement du pays. Quel dilemme !

À force de différer mon choix, je me retrouvai peu avant 20 heures, le dimanche 25 avril, dans l'isoloir de mon bureau de vote, incapable de me décider. À plusieurs reprises, les assesseurs inquiets vinrent vérifier que je n'étais pas victime d'un malaise, avant que l'on m'enjoigne de remettre mon bulletin, l'heure de clôture étant arrivée. Vous dire pour qui j'ai finalement voté, j'en suis incapable, dans la confusion qui était la mienne à cet instant. Je me souviens juste que lorsqu'un assesseur a fini par entrer dans l'isoloir et m'a aidé à mettre mon enveloppe dans l'urne, j'étais le dernier à voter et il était bien plus de 20 heures. Je me suis d'ailleurs demandé, en rentrant chez moi, si voter dans ces conditions était bien légal.

La soirée qui suivit, personne ne l'a oubliée : les chaînes télé qui remplacent le portrait du futur président par un point d'interrogation ; l'incapacité des sondeurs à désigner un vainqueur ; des pourcentages qui se rapprochent d'heure en heure et des porte-parole inquiets qui n'osent se prononcer ; enfin, au bout du suspense et de la nuit : l'impensable, l'égalité parfaite. Un cas de figure que personne n'avait imaginé, et surtout que la constitution n'avait pas pris en compte.


*****

Vous vous en doutez, j'ai très mal vécu cet épisode dramatique. J'ai attendu comme tous les Français, suspendu à vos déclarations. Procéder au recomptage s'imposait, ce fut votre première décision. Hélas, l'invalidation d'un nombre égal de bulletins pour les deux candidats – 123, si ma mémoire est bonne – confirma l'impasse dans laquelle se trouvait la France et dont le Conseil Constitutionnel devait la sortir.

En attendant que vous statuiez, tous les scénarios ont été envisagés dans les médias : déclencher de nouvelles élections, déclarer élu le candidat le plus âgé, procéder à un tirage au sort… rien de tout cela n'est satisfaisant, car tous ces artifices nous feraient sortir du processus électoral, intronisant un président affaibli et illégitime dès le début de son quinquennat.

C'est alors que j'ai compris que c'était à moi de tirer le pays de l'ornière où je l'avais placé. Monsieur le Président, il vous suffit d'invalider mon vote pour que cette élection retrouve une majorité, minimale mais incontestable.

Vos services peuvent retrouver les bulletins de mon bureau de vote et les examiner. Il se trouve que lors de ma longue station dans l'isoloir, j'ai machinalement plié les bulletins pour en faire des cocottes en papier. Oui, ce n'est pas très respectueux, mais c'est une sorte de tic que j'ai contracté dans mes dernières années de service au Ministère de l'Égalité, où les rares fonctionnaires masculins travaillent dans un stress permanent.

Bien sûr, j'ai défroissé le papier avant de le glisser dans l'enveloppe, mais les pliures restent apparentes, même si ce n'est pas une marque qui disqualifie le vote. Par précaution, je vous joins une cocotte en papier du même format qui vous permettra d'identifier ma façon de plier et donc de retirer mon bulletin à coup sûr ; les assesseurs se souviendront forcément de moi et reconnaîtrons que mon vote est irrégulier.

Je termine ce long papier en présentant mes excuses à la nation, par votre intermédiaire. Je suis malgré tout heureux de vous apporter la solution au problème que j'ai bien involontairement créé.

Recevez, Monsieur le Président, mes républicaines et respectueuses salutations.

François Dugland


PS : En y réfléchissant à nouveau, je me demande si dans mon trouble, je n'ai pas fini par voter blanc. Vous le verrez bien quand vous aurez retrouvé mon bulletin, mais si c'est le cas, je me confonds par avance en excuses et vous laisse le soin de trouver la meilleure issue pour la France.


Image : Wix


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