Une fiction


Je suis une fiction, une illusion, une bulle de non-être dans une apparence de réalité. À quoi cela est-il dû ? Suis-je seul ou sommes-nous innombrables ? Je l'ignore. Mais je sais depuis longtemps que je n'ai pas d'existence réelle. Je cache ce secret en moi, si ce moi a un sens. Et j'ai toujours réussi à donner le change. Enfin, presque toujours… il y a bien eu une fois… mais c'est de l'histoire ancienne.

Depuis, j'évite les femmes. Trop périlleux. Elles sentent des choses, c'est un pouvoir qu'elles ont depuis la nuit des temps. Les hommes ordinaires peuvent s'y frotter à leurs risques et périls. Moi pas. L'enjeu est trop important, mon enveloppe est si mince. Toute une vie en trompe l'œil à la merci d'un instant de relâchement ? Non, pas question !


Au début, c'était presque facile. On pardonne tout à un bébé, et beaucoup à un enfant : sa distraction, sa gaucherie, son inadaptation. Jusqu'au jour où ses étrangetés sont trop fortes. Avec l'adolescence, les miennes s'accumulaient au point de devenir criantes : des camarades, mais pas d'amis. Pas d'amoureuses, pas de crises, pas de rejet de l'autorité, une conduite trop raisonnable, une scolarité médiocre et lisse. J'avais beau tenter de pénétrer la réalité, comme on se glisse avec difficulté dans une combinaison de plongée, cela ne tenait pas dans la durée. Une sorte de suffocation intérieure, l'angoisse de devoir inventer une réponse adaptée à chaque situation. C'était comme marcher dans le noir dans un lieu inconnu. Insoutenable et paralysant.

Dieu que cette période fut dure ! Je ne compte pas les situations baroques, les actes manqués, les humiliations subies dans ces contorsions incessantes pour me comporter comme un être réel, aux émotions sincères, à l'empathie agissante, à la conduite cohérente, avec ce qu'il faut d'imprévisible. La spontanéité n'est pas facile à maîtriser.

Ce qui m’a nourri, ce qui a rempli mon vide ? La lecture. D'abord la lecture du soir que me faisait celle qui se pensait ma mère, puis, très vite, la mienne. En surgissaient des figures, des archétypes qui m'habitaient pour un temps. D'abord Petit Poucet, Prince Charmant, Nils Holgersson… Robin des bois, l’année où l’on s'étonna de mon habileté à l'arc, avant qu'elle décline brusquement – j'étais devenu Ivanhoé. C'est à cet âge que j'ai perçu ce que j'étais, ou plutôt ce que je n'étais pas. Et que lorsqu'un personnage me possédait, j'étais lui, avec ses pensées, ses émotions, mais aussi ses particularités, ses dons comme ses limites.

J’en ai joué les années suivantes. Mon portefeuille de héros s’était enrichi, et peu à peu, par essais et tous les revers dont j'ai parlé, j’ai appris à utiliser leurs facultés pour faire face à des situations qui me dépassaient. Peter Pan pour fuir la réalité, Tom Sawyer ou Tintin pour échapper aux embûches que la vie me tendait, Boule ou Le Petit Nicolas pour simuler au mieux un petit garçon ordinaire d'une famille sans histoire. J'en fis aussi un talent de société, apprenant à imiter mes modèles avec un succès qui me donna un statut à part parmi mes camarades. Et qui me protégea sans doute des brimades et persécutions que ma différence aurait attirées.


C'est ainsi que, graduellement, je me dirigeai vers le théâtre. D'abord en amateur, puis, mes études écourtées, en professionnel. J'avais une facilité évidente pour investir mes personnages – en fait, c'était l'inverse qui se produisait – et j'ai pu croire que je triompherais dans cette voie. En fait, il n'en fut rien. Après une ascension rapide qui m'a permis de jouer bien des grands rôles du répertoire, j'ai dû admettre que je ne serais jamais une star, un Trintignant ou un Lucchini…

Un autre aurait trouvé cela injuste, mais ce métier était pour moi avant tout une couverture inespérée et fabuleuse : faire de mon vide intérieur une richesse et le dissimuler ainsi au monde en m'exposant, quelle réussite ! Quant aux critiques, celles qui revenaient le plus souvent – artiste caméléon, sans personnalité, s'effaçant devant son rôle au lieu de le transcender – je ne pouvais guère les contester.

C'est aussi au théâtre que je dois ma seule compagne. Le Cyrano que j'étais alors m'avait communiqué sa verve conquérante et sa sensibilité romantique. Roxane n'y résista pas, et mon personnage ne me laissa pas le choix. Notre idylle dura les deux ans des représentations, avant que le rideau ne tombe sur la pièce et sur mon aveuglement. Pour Roxane, la désillusion prit plus de temps, mais je suis persuadé qu'elle comprit, de rôle en rôle, que je n'étais qu'une baudruche que gonflaient les souffles successifs des personnages que j'incarnais. C'est quand j'ai entrepris les répétitions d'Othello qu'elle a pris peur, et qu'elle m'a quitté. Depuis, je vis seul.


Voici donc comment s'est écoulée mon existence, fictions successives dans une imposture permanente. Je dis s'est écoulée, puisque j'ai déjà eu la chance d'atteindre un âge auquel beaucoup ne parviennent pas. Mais aussi parce que n'ayant pas plus de réalité qu'une bulle, j'en ai également la fragilité et la fugacité. Une sphère pulsatile aux reflets mouvants qui donne l'illusion de la vie, mais qui ne contient rien, et ne laisse rien derrière elle à l'instant où elle éclate.


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