Vas honorabile


La lettre est arrivée hier, apportée par un moine dans son sac de toile brodé aux armes de Cluny, les deux clés d'or traversées par une lame sur fond de gueules. C'est qu'elle s'inquiétait, et avait sollicité le comte de Champagne, le fils de l'abbé, pour avoir des réponses. Pourtant elle est surprise, comme on peut l'être quand survient la première neige alors que l'hiver a déjà posé sa griffe sur la campagne. Vigilate itaque : "Veillez donc, dit le seigneur, car vous ne savez ni le jour, ni l'heure."

Les deux moniales les plus habiles ont déjà recopié la missive sur un parchemin, usant leurs yeux et leurs plumes sous le regard admiratif et envieux des sœurs moins avancées. Demain, comme c'est l'usage, le courrier sera lu à voix haute dans la salle capitulaire, rompant le silence des lieux. Mais dans ce moment, elle cherche à répondre au Vénérable, sur les mêmes tablettes dont la cire a été coulée à nouveau. Le stylet dans sa main, gantée d'une laine fine qui lui évite d'avoir les doigts trop gourds, elle, d'habitude si preste, peine à trouver les mots.

"Dans l'esprit même des hommes, lui a écrit l'abbé, tu t'es élevée par l'éclatant niveau de tes études au-dessus de toutes les femmes et tu as dépassé presque tous les hommes". Et il poursuit en louant interminablement ses mérites. "Ta célèbre érudition m'enchante et les éloges que bien des gens m'ont fait de ta piété m'attirent plus encor." Enfin, il en vient au sujet de sa lettre : "L'homme qui t'appartient, cet homme célèbre qu'il faut toujours et avec respect appeler le serviteur et véritable philosophe du Christ, Maître Pierre." Et, deux phrases plus loin, le verbe, au passé, confirme ses inquiétudes : "La vie édifiante, pleine d'humilité et de dévotion qu'il a menée : tout le monde à Cluny peut en témoigner."


Ainsi donc, c'est accompli, se persuade-t-elle, consummatus es. Il n'est plus. Sa propre vie s'était attachée, s'était subordonnée à celle de Pierre : "Avant toi, avec toi, sous toi, sans toi. Tu as pris, non, je t'ai donné mon innocence, ma renommée, mon corps, mon esprit, oserais-je dire mon âme, qui voulait, qui veut toujours s'envoler avec la tienne en Christ ? Mais toi, que m'as-tu donné que tu n'aies repris ? Tu n'étais qu'un homme, mais plus beau, plus savant, plus brillant, doté d'un don sans égal pour composer et chanter ; pour tout cela, femmes et pucelles soupiraient d'amour pour toi. Absent, toutes te désiraient, présent, toutes brûlaient pour toi. Mais tu étais également brutal, égoïste et luxurieux comme tous les hommes." Ces hommes, quelle force, quel impetus les pousse ? Mais si leur nature est celle du loup, qu'en est-il de la femme ? "Je suis coupable, moi qui t'ai forcée à pêcher", lui avait-il écrit autrefois. Mais quid de sa culpabilité à elle, proie délectable et consentante, puella au corps plein d'humidité ?

"Avant toi : l'orgueil de ma jeunesse, de ma beauté, de mon érudition, mon audace à entreprendre des études religieuses, tout cela n'était-il pas une offense insensée à l'ordre et à la supériorité naturelle de l'homme ? Ce pêché n'attirait-il pas la punition ? Quelle impudence pour une fille d'Ève, condamnée par la justice divine !"


Et pourtant ! Avec lui, sous lui, n'a-t-elle pas, n'ont-ils pas tutoyé les cieux ? Un amour "plus parfumé qu'aucune épice", dont les senteurs l'assaillent toujours, malgré l'âge. De rares mais très douces exultations nocturnes dont elle sort dévastée de honte et de plaisir et qu'elle tente d'expier dans les macérations et les pénitences. Est-ce châtiment divin ou bien morsures du malin qu'une femme qui ne peut plus enfanter puisse toujours éprouver de telles obscènes jouissances ? Coupable, bien sûr, encore et in aeternum, maillon de la longue chaîne des virgines et des meretriculae, putains et vierges, toutes pécheresses en intentions ou en actes, où seule la mère du Seigneur, Marie de toutes grâces, brille d'un éclat immaculé.

Et pourtant ! S'il était à nouveau là, intactus, si elle était à nouveau splendide et altière, désirable comme un fruit mûr et juteux pour son gosier altéré, défiant aussi sa réputation de théologien et son intelligence acérée par sa culture précoce et l'insolence de ses réparties ? Amor ne les frapperait-il pas à nouveau, élan furieux de leurs corps comme de leurs esprits ? Ou bien serait-il muselé par la certitude d'offenser les convenances, son oncle, l'église, et même ce Dieu qui laisse ses créatures libres de se damner ? Elle connaît la réponse, qui la remplit de honte et la fit jadis frémir comme tressaille la biche que surprend le brame du cerf: apeurée mais déjà soumise au désir du mâle.


Après lui, elle a d'abord tu ses faiblesses, hormis dans le secret du confessionnal. Mais il la veut toujours, d'une étrange façon. Privé d'elle à jamais, faisant de son renoncement forcé sacrifice vertueux et salutaire, il la veut toujours sa compagne, s'élevant avec lui en sagesse et en foi. Il a été un professeur glorieux, elle, sa disciple fameuse ; devenu moine, il lui intime le voile. Mais ce n'est point assez, elle entrave son essor, il leur faut s'alléger pour s'élever encore. Le châtiment de Pierre l'a lavé de ses péchés, elle doit se libérer des siens par la confession publique. Qu'elle écrive, qu'elle expose aux yeux de tous ses turpitudines, comme il l'a fait lui-même, et tout lui sera permis. L'aveu de ses faiblesses, de sa faiblesse originelle de femme, vaudra non seulement expiatio, mais educatio, pietatis exemplum – édification à l'usage de tous, femmes et hommes. Car, dit-il, "Pour exciter ou modérer les passions, les exemples ont souvent plus d'effet que les paroles." Et la victoire finale de sa voluntas, vertu virile, sur sa voluptas qui les a fait chuter tous deux montrera aux fidèles la grandeur d'une femme qui sauve son âme en acceptant de s'humilier sous la férule aimante de son mari, son guide, son maître. Séparés mais toujours unis, ils ne seront plus liés par amor, mais par dilectio, l'amour jadis charnel devenu spirituel.


Elle a fait selon sa volonté. À son corps, à son cœur défendant, elle a décrit ses tourments, ses chutes, ses révoltes, elle les a extirpés d'elle-même. Que ne peut-on châtrer les femmes! Comme c'eût été plus aisé. Mais aujourd'hui, celle qui suscitait le scandale est devenue la prieure prestigieuse et respectée de cette abbaye féminine du Paraclet. Où parmi les nonnes qu'elle dirige, quelques moines assignés aux travaux manuels se retrouvent sous son autorité, en subversion totale des lois naturelles. La voie de la libération passait par le sacrifice et la soumission ; elle a exorcisé ses désirs et elle s'est soumise pour l'emprunter. Renonçant à sa prétention impie d'égaler les hommes, elle a pu avec son soutien s'élever et élever les femmes jusqu'à la limite qui leur est assignée.


Le stylet lui est tombé des mains, elle le ramasse. Combien de temps est-elle demeurée dans ses pensées ? Sans doute un instant simplement : rien n'a changé autour d'elle, le ballet silencieux des sœurs se poursuit, la règle est stricte, rien ne doit troubler l'âme, qui vienne de l'extérieur. Elle les embrasse du regard, ces moniales dont elle est le pastor. Elle ne se contente pas de les former à la musique, mais elle leur apporte toute l'instruction jusqu'ici réservée aux hommes, afin que ne demeure que l'inégalité native des sexes, qui est de Dieu et non des hommes. Cela aussi, c'est lui qui l'a voulu, lui qui a rédigé la règle du Paraclet, lui qui a écrit que "les prières de femmes ont autant de valeur que celles des hommes." Sans lui, pourra-t-elle poursuivre sur ce chemin difficile ? Elle a besoin qu'il soit encore avec elle, près d'elle. Sa main s'anime, elle écrit enfin.


"À Pierre le Vénérable, son très révérend seigneur et frère, abbé de Cluny ;

Héloïse, humble servante de Dieu et la sienne ; l'esprit de la grâce du salut.

Ainsi donc, la miséricorde du Seigneur a rappelé maître Pierre à lui. Il est impossible de décrire les sentiments qui sont les miens, et que vous savez. Si autre que la compassion divine pouvait onques apaiser mon chagrin, les mots que vous employez, la fidélité dont ils témoignent et la délicatesse de votre amitié le feraient.

Céans, ma première pensée est de vous remercier d'avoir accordé un tricenaire (1) au repos de son âme, l'ayant jugé digne d'une telle disposition. Cependant, puisque vous avez la sublime bonté de rappeler que nous avons été unis par les liens de la chair, puis par les liens plus sacrés et plus forts de l'amour divin, et encor écrivez-vous que nous nous appartenons l'un à l'autre pour l'éternité, j'ose une dernière supplique : vous implorer de transférer son corps en cette abbaye du Paraclet, comme il l'avait souhaité, afin qu'il y soit placé dans une tombe digne de ses reliques ; et pour qu'enfin, quand il plaira à Dieu de nous réunir, après nous avoir unis puis séparés quand il Lui a plu, alors je sois enterrée dans ce même tombeau, mon corps placé sous son corps, en gage d'éternelle soumission.

Si votre éminence a, comme elle l'a daigné écrire, quelque considération pour celle qu'elle nomme sa sœur, qui est en réalité sa servante, et pour les dernières volontés de maître Pierre, plaise à elle d'exaucer cette prière.

Souvenez-vous enfin de notre Astralabe, si cher à maître Pierre et à votre cœur également. Que votre grâce puisse, s'il lui est loisible, obtenir pour ce fils aimé une prébende dans l'une de vos églises. Une telle faveur m'emplirait de reconnaissance.

Adieu. Que le Seigneur vous garde en sa miséricorde."


Elle vacille un instant. Attentive, la sœur qui l'assiste la soutient et l'assoit. Ce corps qu'elle a cru subjuguer lui rappelle son âge et sa nuit sans sommeil. Combien de temps vivra-t-elle sans Pierre ? Et de quels fils cette vie sera-t-elle tramée ? Sans son appui et celui du Vénérable, sa charge lui aurait déjà été retirée. Bernard de Clairvaux, qui a sitôt fait condamner les thèses de maître Pierre, est hostile à l'enseignement du Paraclet. Que la raison puisse contester l'autorité des prêtres et que les femmes prétendent exercer cette raison sont deux propositions qui lui font également horreur. Comment résistera-t-elle à un si formidable ennemi ? La brume froide de cette fin d'avril est comme le signe d'un voile qui tombe sur elle et sur les femmes. Que restera-t-il, dans un an, dans un siècle, de sa vie, de leur passion, de leurs combats, de son rachat ? Que restera-t-il de l'histoire de Pierre Abailard, l'écolâtre le plus fameux d'Occident, et d'Héloïse d'Argenteuil, qui vécut avec lui tout ce qu'une femme peut vivre avant de s'interdire tout désir pour lui obéir, gagnant ainsi son salut ?

Elle-même ne saurait le dire. Son corps est las, fatigué par la vie austère et les privations qu'elle s'inflige. Les tourments de son âme n'ont pas totalement cessé, s'ils sont moins vifs et moins fréquents. Mais ses interrogations sont closes. Elle a accepté son fatum de femme, et cette faute originelle qu'elle avait longtemps refusé d'endosser. Sa raison restait rétive, toujours prompte à peser les choses : sic et non, oui et non, comme l'écrivait Pierre. Le Christ n'avait-Il pas choisi de naître d'une femme, comme tous les hommes, comme Bernard de Clairvaux ? N'avait-Il pas pardonné à Marie-Madeleine ? N'avait-Il pas confié à des femmes Son message le plus essentiel, celui de Sa résurrection ?

Dans sa folie présomptueuse, elle avait opposé son propre jugement à l'autorité et la tradition de l'Église. Aujourd'hui, l'épée est tombée de ses mains, ce combat n'est plus le sien. Elle avait voulu croire que la femme n'était pas, n'était plus depuis l'avènement du Christ ce vase impur dominé par le désir dont sortent des hommes que leur raison guide vers l'Esprit ; mais qu'elle était, qu'elle pouvait être un calice digne de respect pour l'entière humanité – vas honorabile.



Image : Wikimedia Commons

 

(1) Une période de 30 jours durant laquelle sont dites 30 messes à la mémoire d'un défunt.



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