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La rue Marat



La rue Jean-Paul Marat relie, en une longue ligne brisée, la place Rabier, prémices du centre-ville, au square Dumont, où elle achève son parcours nord-sud. Au-delà, toujours vers le sud, quelques commerces de proximité, puis le cimetière et une zone d'activités hétéroclites, avant le centre commercial incrusté dans la rocade. Au nom des mobilités douces, on a inséré dans la rue Marat une piste cyclable à contre-sens, et parsemé la chaussée d'îlots carrés en chicane. Bordés de pavés aux arrêtes agressives, ils dissuadent les automobilistes de dépasser les 30km/h autorisés.


Ce jour-là, à 8h15, Maxime Ténard quitta le numéro 153, et partit d'un bon pas en direction du square Dumont, comme tous les jours depuis un bon semestre qu'il habitait ici.

Au 171, Julien Louvrier sortit récupérer sa poubelle et aperçut Maxime, qui s'approchait de sa démarche bien particulière. Il agitait les bras de façon mécanique comme ces vieilles locomotives à vapeur aux bielles et manivelles apparentes. Sa couronne de cheveux blancs frisés, figurant le panache de fumée, et la buée de sa respiration en ce matin de décembre, parachevaient l'image.

Julien n'avait aucune idée du but de cette promenade, à une heure où la plupart des commerces étaient fermés. Il croisait parfois l'homme à son retour, les mains vides. Il en avait conclu à une marche sportive imposée par des soucis cardiaques. À vrai dire, Julien ne se mêlait pas de la vie des riverains. Non qu'il n'eût pas de cœur ou d'empathie. Il était discret, voilà tout. De plus, retraité à plein temps, il lui en restait peu pour les autres. Il profitait à fond des joies du jardinage et du bricolage, et du plaisir plus mitigé des courses avec son épouse.

Il examina le petit jardin de devant, à la recherche d'une mauvaise herbe suicidaire, d'un papier gras apporté par le vent, d'une cannette jetée par un passant indélicat. Mais rien ne troublait l'ordonnance de l'espace. Satisfait, il releva les yeux. Maxime n'était plus qu'un toupet de cheveux blancs, loin sur sa gauche, au-dessus de la haie.


Sur le même trottoir, au 197, Nathalie Soufflet soulevait la porte du garage. C'était plus pratique pour sortir avec la poussette double, un modèle côte à côte qu'elle avait choisi pour Claude et Camille. Pas question que l'un-point médiant-e soit au-dessus de l'autre, qu'ils·elles entrent déjà dans un rapport dominé·e-dominant·e. Elle avait imposé à Thomas des prénoms épicènes pour le garçon comme pour la fille. Quand ils·elles le voudraient, ils·elles décideraient de leur genre, ou bien de rester dans l'indétermination. Elle les enveloppa d'un regard embué d'amour. Les petits choux-point médiant-roses dormaient encore, emmitouflé·es jusqu'aux yeux. Elle propulsa résolument le landau sur le trottoir, à l'instant où surgissait Maxime, filant au ras du muret.

Dans un réflexe étonnant pour son âge, il stoppa net, pivotant sur lui-même dans une sorte d'axel improvisé. Au moment où il allait malgré tout s'abattre sur la poussette, il se raccrocha miraculeusement au poteau téléphonique. En une seconde, il se rétablissait, bredouillait un mot d'excuse et reprenait sa marche. Nathalie, tétanisée par une peur rétrospective, le regarda s'éloigner. Trop tard pour lui flanquer une gifle ou ameuter le voisinage. Ses chéri·es étaient sauf·ve·s. La pire insulte qu'elle connaissait sortit spontanément : "macho !", hurla-t-elle.

Maxime était déjà loin.


Au 210, derrière ses rideaux, Mylène guettait son passage. Depuis les aménagements, sa maison était située entre deux chicanes carrées. Une troisième se trouvait juste en face de son portail, côté impair. Cette disposition interdisait tout stationnement, et lui offrait une vue dégagée sur le trottoir opposé, où elle avait vite remarqué le promeneur solitaire – et quotidien. Un sexagénaire en forme, comme l'attestait sa démarche énergique, et qui ne manquait pas de prestance. Assurément un lève-tôt, pas du genre à traîner devant la télé, et à passer des après-midis entiers au bistrot, comme son défunt mari !

L'été, elle s'était postée dans son jardin, avait tenté un sourire à son passage – sans aller jusqu'au bonjour. Peine perdue : il regardait fixement devant lui, comme tendu vers son but. Alors, elle avait voulu d'en savoir plus. Il s'écoulait environ une demi-heure avant qu'il revienne, du même pas allègre, et rien dans les mains. Trop long pour la boulangerie. Restait le bar-tabac presse : il ne fumait pas. Le journal ? Pas possible, elle l'aurait vu. Ou un café-croissant, pour démarrer la journée ? Si c'était le cas, ça voulait dire qu'il était célibataire !

Un jour, elle avait forcé sa timidité. Elle était partie au bar, vingt minutes après lui. Elle avait acheté un magazine, discrètement inspecté le commerce, sans l'apercevoir. Peut-être revenait-il par un autre chemin avant de retrouver la rue Marat ? Ou bien il n'entrait pas ici ! Elle n'osa pas poursuivre ses investigations. Depuis, elle se contentait de l'épier de sa fenêtre, attendant qu'un hasard heureux agisse à sa place.


*****


Maxime Ténard était parvenu au bar-tabac. Il en ressortit avec le paquet de Camel que la patronne lui avait tendu machinalement en le voyant. Il traversa l'avenue, continua sa route d'un pas qui ralentissait, et entra sous le porche du petit cimetière. Trois allées plus loin, il obliqua à gauche et s'arrêta devant une tombe sans originalité. Seulement une croix couchée, et une inscription : "Madeleine Prouvost-Ténard 1960-2022". Il se recueillit une minute, puis prit dans sa poche un briquet et les Camel. Il déchira l'étui, ne laissant que la base pour maintenir les cigarettes, et les alluma ensemble avant de les poser sur le granit. C'était son rite quotidien. Jusqu'à la fin, Madeleine avait fumé son paquet par jour. Qui pouvait jurer que cela ne lui manquait pas ?


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