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Le capuccino


Une vitre à mi-hauteur isolait les tables du flot des voyageurs.

— Bon, il faut que j'y aille, constata l'homme en attrapant sa valise à roulettes.

Il ne bougea pourtant pas. Il aurait voulu ajouter quelque chose, mais… quoi ? "Je te quitte, puisque ce n'est plus possible de continuer ?" Ce n'aurait pas été une décision ; juste un énoncé, l'aboutissement du processus, le glissement du non-couple à la solitude. Mais non, il n'allait pas prononcer ces mots. Le repas s'était trop bien déroulé. D'abord les quelques questions pratiques, vite expédiées, qui justifiaient ce rendez-vous à la gare. Puis des banalités rassurantes, gages d'un itinéraire sécurisé, excluant toute possibilité de dérapage. Enfin le silence, s'installant paisiblement, comme une récompense de leurs comportements matures. Pourquoi gâcher cette accalmie ? La rupture attendrait bien son retour de séminaire.

La réponse de Sonia interrompit ses réflexions.

— Tu veux prendre un café ?

L'intonation était neutre, voire amicale. Il accepta d'un signe de tête, lâcha la poignée de la valise. Son train partait dans une demi-heure. Il avait pensé prendre un capuccino sur le quai, avec le journal. Mais l'habitude de faire des concessions s'était muée en réflexe.

Il la regarda. Il la regardait parfois. À la dérobée, comme on dit. Cherchant à comprendre pourquoi cela ne fonctionnait plus entre eux. Elle était toujours aussi jolie, avec son corps aux formes pleines, son visage tout en rondeurs, qu'allumait autrefois un sourire permanent. Jadis. Naguère.


Michel et Sonia. Sonia et Michel. La glace murale renvoyait les reflets d'un couple bien assorti. Physiquement, il n'était pas trop mal, prenait soin de son corps et de son look à l'approche de la cinquantaine. Il avait de l'humour, elle avait de la grâce. Elle charmait, il rassurait. Ils étaient fidèles l'un à l'autre. À deux, ils avaient pu s'acheter un 80 m2 dans la petite couronne et vivre dans une certaine aisance. Où était le problème ?

Il touilla son café. Pas de capuccino ! Il avait dû se contenter d'un crème, qu'il n'avait pas touché. Sonia avait expédié le sien, elle regardait maintenant dans le vague, et son visage avait pris l'expression résignée qu'il ne connaissait que trop.


Le confinement leur était tombé dessus. L'appartement avait soudain rétréci, deux des trois pièces devenues bureaux et salles de visio-conférences. Sonia s'était attribuée le séjour, au motif qu'il faisait corps avec la cuisine américaine. Mais il séparait les deux chambres et la salle de bains des toilettes et de l'entrée. Très vite, Michel s'était senti enfermé dans son bureau, obligé de contingenter ses allées et venues, ses visites au frigo ou ses envies de se dégourdir les jambes en dehors de l'heure de sortie autorisée.

Après quinze jours de crispations et de frustrations, il avait obtenu l'usage alterné du séjour. Une semaine à enfin pouvoir aller pisser à son gré ! Mais leur relation changeait. Le huis clos secrétait des accrochages quotidiens : ménage (qui et quand ?), musique, pauses télé, conversations téléphoniques (Sonia n'aimait pas les oreillettes, elle actionnait le haut-parleur)… Tout cela donnait lieu à des négociations et des tractations incessantes. Pour lui dont c'était l'ordinaire au travail, cette similitude avait un goût inattendu et désagréable d'heures supplémentaires. Jusque-là, les rares conflits, les scènes même avaient un scénario tout différent : montées rapides de l'émotion, paliers de bouderie, puis excuses ou regrets, généralement de sa part, et réconciliations fougueuses sur l'oreiller. Les tensions se purgeaient de la meilleure façon, et leur couple en ressortait revivifié.

Maintenant, il se surprenait à comptabiliser ses efforts, ses concessions. Sonia ne lui passait plus aucun des petits travers qu'elle avait pourtant supportés jusque-là, et même jamais relevés. Il cédait – elle avait factuellement raison – mais il prenait sur lui ; chaque engagement lui pesait un peu plus. Il n'avait jamais été aussi attentif à ne pas laisser traîner quoi que ce soit où que ce soit, aussi empressé à ranger table, vaisselle, livres et journaux, y compris ceux qu'il n'avait pas fini de lire et qu'il oubliait en conséquence.

Elle, au lieu de saluer ses efforts, allongeait sans cesse la liste des griefs. Réciproquement, les quelques propositions de bon sens qu'il avait pu émettre pour réorganiser les espaces et la vie à deux avaient été rejetées violement. Idem pour une remarque prudente sur le survêtement grisâtre qui était devenu l'uniforme de Sonia. En somme, c'était lui, et lui seul, qui devait changer pour s'adapter aux circonstances. C'était totalement injuste.

L'avant-dernière semaine, elle avait décidé de faire chambre à part. Il l'avait très mal vécu, même si leurs rapports sexuels étaient devenus rares et insatisfaisants. Pour lui, cette séparation signait l'échec de leur couple.

La fin du confinement n'avait pas amené de miracle. Sonia avait gardé la chambre principale, et Michel avait aménagé l'autre, y maintenant un ordre approximatif. Elle semblait se satisfaire de la situation, lui s'en irritait en permanence.

Appel du haut-parleur. Il regarda sa montre. Il était temps de partir.

Son geste n'avait pas échappé à Sonia.

— Tu n'as pas bu ton café, et maintenant il est froid !

Ça sonnait comme un reproche. Un de plus. Toute sa colère refoulée remonta. Il prit sa tasse, la vida soigneusement dans celle de Sonia. Puis il la regarda dans les yeux.

— Le café, ça se réchauffe ! L'amour, c'est plus difficile !


Et il partit sans se retourner, dans les couinements exaspérants de la valise à roulettes.



Photo : Wix

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