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Papamobile




Un matin, peu avant l'avent, le pape se réveilla ubique.


Premier jour

Il ne s'en aperçut pas de suite. Cependant, tandis qu'il se livrait à sa prière matinale, le cerveau un peu embrumé, un désir parasite lui traversa l'esprit : déguster un Gran Capuccino Eccellente accompagné d'un cornetto. À l'instant, il se retrouva dans la salle du Caffè Doria, qu'il avait fréquenté lorsqu’il était cardinal. Par chance, il était cinq heures du matin, l'établissement était encore vide. La peur qu'il éprouva le ramena ex abrupto dans la Maison Sainte-Marthe, qu'il n'avait d'ailleurs pas quittée.

Haletant, il tenta de saisir ce qui s'était passé. Il s'imagina dans le salon : il y était. Dans son lit : il y fut. Dans l'entrée : de même. Il décida de s'asseoir : et voici qu'il était à quatre papes, dans quatre pièces différentes de sa résidence. C'était trop ! Innocent XIV débutait son pontificat, il était encore croyant. Il se prosterna devant son autel et s'abîma en prière. Mais ni le Seigneur, ni son Fils, ni même la Vierge Marie, pour qui il avait pourtant une dévotion extrême, ne répondirent à ses invocations. Le ciel restait muet, et tout pape qu'il était, il n'y voyait que du bleu. Les voies du Seigneur lui restaient impénétrables ; par contre, il pouvait désormais parcourir les voies terrestres à sa guise, Ubique et Orbis !


*****

La journée du Saint-Père était déjà programmée, et il ne put y apporter que de menus changements. Il inséra un rendez-vous avec son médecin personnel. Celui-ci ne décela aucune altération de son état de santé, celui d'un homme de 70 ans qui travaillait trop, mais ne commettait aucun excès. Il lui recommanda simplement du repos.

La messe matinale suivit, écourtée, puis il enchaîna sur une réunion de travail avec son secrétaire d'état, ennuyeuse à souhait. Il l'agrémenta d'une escapade dans le petit jardin de la résidence, mais dut se réunifier à l’approche de promeneurs. L'après-midi, consacré aux audiences privées, s'étira interminablement. L'apparente distraction du pontife n'échappa pas à ses familiers, qui l’imputèrent à la fatigue.

En réalité, il s’interrogeait toujours sur le sens de ses nouvelles capacités. Entre deux solliciteurs, il lui vint la pensée que si Dieu – qui d'autre ? – l'avait doté d'ubiquité, c'était pour qu'il l'utilise en bon jésuite, Ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu. Alors, quel meilleur usage en faire que travailler à améliorer l'église, lui qui en était le berger ?

Le reste de la journée passa comme un rêve éveillé, tandis que se formait en lui, comme se complète un puzzle, un plan d'ensemble qui allait lui permettre de réformer le Saint-Siège. Tâche immense, tâche herculéenne, et qu’il allait précisément débuter en nettoyant les écuries d’Augias, c’est-à-dire le Vatican lui-même ; et d’abord, tester ses proches collaborateurs, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et de constituer un noyau d'hommes fidèles, pieux et vertueux, pour l'assister dans son combat.

Le soir venu, malgré la répugnance qu'il éprouvait à violer leur intimité, il se projeta dans les appartements de ceux sur lesquels il voulait s’appuyer. Les visites furent terriblement éprouvantes. Certes, Innocent XIV ne l'était pas autant que son prénom le proclamait. Il savait qu'il n'était pas entouré que d'enfants de chœur, contrairement à certains de ceux qu'il inspecta ce soir-là. Mais il n’était pas préparé à ce qu'il découvrait.


Quand il se réintégra enfin, une étrange gêne physique s’ajouta à l’accablement, comme si ses doubles souillés par la vision de tant de pêchés avaient du mal à se fondre en un seul corps.


Deuxième jour


Il se réveilla déjà épuisé, après une nuit entrecoupée de visions obscènes. La veille, dans un élan d’optimisme qu’il se reprochait maintenant, il avait programmé dès le matin un petit-déjeuner/conseil restreint avec la dizaine de ceux qu’il voulait rallier à sa cause. Comment faire comme s’il ignorait leurs turpitudes, leur proposer un projet auquel il ne croyait plus, et dont la plupart d’entre eux étaient indignes ? C’était impossible !

Alors, quand tous furent présents, il annonça : « Mes chers frères, cette réunion n’a qu’un objet : vous informer de ma décision de démissionner de mon magistère. »

Dans le silence qui suivit, on entendit le cardinal M. s’exclamer « Nom d’une pipe ! » expression dont le pape comprenait maintenant sa récurrence chez le prélat. Quant au secrétaire d’état, il se servit d’autorité un café brûlant, le but d’un trait avant d’avouer : «.Dans des moments pareils, il me faut vraiment un coup de fouet ! » Les autres participants restèrent muets, par prudence ou par respect. Innocent remarqua que son secrétaire particulier avait la larme à l’œil. Dieu merci, il restait quelques personnes sur lesquelles il pouvait compter. Le pape clôtura la réunion et lui fit signe de rester.


Troisième jour


Vers huit heures du matin, quand le garde suisse enfonça la porte, le secrétaire, le médecin et le confesseur se précipitèrent dans les appartements pontificaux, craignant le pire. Mais le pape était introuvable. Le secrétaire, respectant sa promesse, garda pour lui le fait que la tenue civile qu’il lui avait procurée la veille avait disparu, ainsi que le Guide du routard consacré à la Patagonie.



Photo : Karelj, domaine public, via Wikimedia Commons

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Gérard

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