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Un tuba pour Cuba



Robert a vraiment fignolé l'atelier de cet après-midi, autour des capitales dans le monde. C'est un jour particulier, pour lui, mais il est certainement le seul à s'en souvenir. Dans la salle, presque une quarantaine de détenus, bien plus que d'habitude. Des intermittents, et même quelques têtes qu'il n'a jamais vues, en plus du noyau d'habitués, ses fans, avec le gros Paulo à leur tête. Paulo, le dernier sur lequel il aurait parié, et qui s'est métamorphosé en quelques années. Le colosse bas du plafond est devenu un accro de la session hebdomadaire et un boulimique de la lecture. Et Robert, le petit Robert, comme on l'appelle maintenant, est son protégé.


Il monte sur l'estrade et prononce la formule rituelle.

— Chers collègues – le terme qu'il utilise depuis le début – chers collègues, bienvenue pour ce nouveau quiz. Aujourd'hui : Les capitales sans peine !

Il attend trois secondes pour laisser une chance aux plus futés, mais la plaisanterie fait un flop. En fait, l'attention n'est pas sur lui, mais sur Paulo, qui vient de se lever. Il tient dans ses énormes pognes un gâteau d'où dépassent cinq bougies.

— Robert, au nom de nous tous ! On voulait te dire qu'on n'avait pas oublié ta finale de 2018. Pour nous, tu es toujours le meilleur !


Robert est KO debout. Trop touchant ! L'émotion l'envahit en un clin d'œil, le temps qu'il faut à Paulo pour poser le gâteau et le cueillir dans sa chute avec une délicatesse étonnante pour sa corpulence. On l'évacue vers l'infirmerie, dans un état semi-comateux où il se repasse son vieux film.

*****

Ça commence par un verre de mousseux, à peine frais, et vraiment amer. Gaétan – quel prénom ridicule ! – et lui trinquent avec Laurent, l'animateur, en écoutant les dernières consignes.

— Bon, vous connaissez l'émission aussi bien que moi. Mais ce soir, c'est la finale. Dans une heure, l'un d'entre vous sera riche à millions, et l'autre n'aura que ses yeux pour pleurer. Je ne veux pas de larmes sur le plateau ! Je veux un perdant beau joueur et un gagnant qui remercient Télé Plus !

Il hurle : On est bien d'accord ?

— On est d'accord !

Ils crient tous les deux, si fort que Robert se demande ce qu'on a mis dans le mousseux.

*****

Le rideau se lève sous les acclamations. Ils sont en direct. Le tirage au sort s'affiche sur les écrans.

Laurent attaque.

— Gaëtan, Robert, vous voyez le matricule OSS 117, comme les millions de téléspectateurs qui nous suivent. On ignore parfois qu'avant d'être superbement incarné par Jean Dujardin à l'écran, l'agent secret était le héros de…

— Jean Bruce, font d'une même voix les deux candidats en écrasant le buzzer rouge de leur pupitre.

— En effet ! Je n'en attendais pas moins de vous. Aujourd'hui, vous allez à tour de rôle devoir deviner si le titre qu'on vous propose est bien de Jean Bruce. En cas de réussite, vous gardez la main. En cas d'échec, votre adversaire prend la main pour le même montant. La somme en jeu double à chaque réponse correcte. En fin de liste, le gain revient à l'auteur de la dernière bonne réponse. Les choses sont claires ?


Les deux candidats acquiescent.

— Gaëtan, nous commençons avec vous. Je rappelle que vous êtes rendus à 250 000 euros. C'est de cette somme que nous repartons. Par oui ou par non, ce titre est-il de Jean Bruce ?

L'écran affiche "Coup de masse aux Bahamas". Le candidat est sûr de lui.

— Oui !

Feu d'artifice à l'écran, musique martiale.

— Bravo, Gaëtan ! Je continue avec vous pour 500 000 euros : "Tactique Arctique ?"

Gaëtan hésite déjà. Pourtant, le combat ne fait que commencer. Il se lance.

— Non !

Coup de trompette plaintif, l'écran se fissure. Robert se prépare.

— Perdu, Gaëtan ! Vous passez la main à Robert. On est toujours à 500 000 euros, Robert, que pensez-vous du titre "Qui tue qui au Kentucky ?"

Le titre danse sur l'écran. Robert se gratte le nez. Il a du mal à se concentrer.

— Non ? Fait-il d'un ton peu convaincu.

Laurent lève le pouce vers le haut, la musique triomphe.

— Excellent, Robert ! Pour un million d'euros, maintenant : "Cinq gars pour Singapour" ?


Robert commence à transpirer. Ça ne lui arrive jamais. Pourtant, ce titre, il le connaît. Pourquoi est-ce si difficile ?

— Oui ! bredouille-t-il.

Laurent pince les lèvres tristement, pendant deux secondes interminables, avant de sourire jusqu'aux oreilles sur un fond d'écran en liesse.

— Bravo Robert ! Vous gardez la main pour deux millions d'euros. Un record pour notre émission, et ce n'est peut-être pas fini ! Attention ! Jean Bruce a-t-il écrit "Un tuba pour Cuba" ?

Robert a l'impression d'avoir un casque sur le crâne. Ses neurones, en roue libre, tentent d'accrocher des couvertures de polar qui flottent dans le ciel. À sa droite, son adversaire le fixe et affiche un sourire cruel. Comme s'il savait ce qui se passe dans sa tête.

— Plus que cinq secondes ! Une réponse, où je donne la main à Gaëtan !

— Oui ! dit-il au hasard.

— Noooon ! se désole Laurent sur fond de trompette. On repart avec Gaëtan. Gaëtan, toujours deux millions pour une réponse :"Porté pâle au Népal" ?

— Faux ! affirme Gaëtan, bientôt acclamé par le public.

Il ne touche plus terre. Il invalide "Dix morts à Timor" sous les bravos, approuve "Moche coup à Moscou" dans l'hystérie du public avant de buter sur "Agonie en Patagonie".

— Je le sens pas, avoue-t-il à la fin des trente secondes. Je vais dire non.

Laurent tord la bouche, la musique se lamente. Mais c'est la dernière question de la liste. On revient au montant précédent. Gaëtan a gagné huit millions d'euros.


En face de lui, Robert, cotonneux, tente de faire bonne figure. Son malaise se dissipe peu à peu, mais trop tard. À la petite cérémonie qui suit l'émission, loin des micros et des caméras, Gaëtan et lui se retrouvent un moment en tête à tête sur la terrasse de l'immeuble. L'autre croit malin de le narguer.

— Alors Robert, bien remis de ta défaite ? Le mousseux, le goût t'a pas paru bizarre ? Moi, ça m'aurait fait perdre mes moyens !


On dit qu'il ne faut jamais frapper un ennemi à terre. Mais c'est bien plus dangereux de l'attaquer quand il est encore debout. Et qu'on se trouve sur le toit d'un immeuble avec vue sur la tour Eiffel et une balustrade trop élégante pour être solide.

*****


Gaëtan est passé de la case Champs-Élysées à game over, six étages plus bas, et sans toucher son gain. Robert est parti à la case prison, pour douze ans. À l'infirmerie, où il reprend tranquillement conscience après son malaise, il est toujours persuadé que Gaëtan et Laurent avaient drogué son verre de mousseux. Mais ça n'a plus d'importance. Pour la première fois de sa vie, il est populaire, apprécié, il se sent enfin utile. Ça vaut presque les millions qu'il n'a pas gagnés.


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